mercredi 4 mars 2009

LA MARCHE BLANCHE («LE SOIR» 21 octobre 1996 pg4)


Les collègues de Gino : pour nos enfants et leur droit à un avenir

« LE SOIR » du lundi 21 octobre 1996 page 4

Depuis l'enlèvement de sa fille, Gino Russo a abandonné son poste au laminoir de l'usine Ferblatil pour mener son combat. Depuis quatorze mois, ses collègues abandonnent un jour de récupération qu'ils transforment en virements, pour régler les factures des familles Russo et Lejeune et aider leur ASBL, « Julie et Métissa».

Gare des Guillemins, ouvriers et employés de Ferblatil, une écharpe blanche nouée dans le col de la veste, se ruent dans les trains spéciaux. La solidarité a un sens. Quoi qu'il arrive à Gino, nous sommes derrière lui.

Lui, il est si déterminé qu'il rend confiance aux autres. Pour les métallos, ce n'est pas un hasard si leur camarade est devenu le héros d'un combat gigantesque.

Gino nous a dit: «Je n'avais qu'une seule crainte, c'est qu'on retrouve mortes les petites filles. Aujourd'hui, je n'ai plus peur». Comme homme de gauche, comme militant syndical, il sait faire front contre tous les pouvoirs, canaliser le mouvement et lui donner un sens.

Ce n'est pas une grande gueule.

Mais lucide, il ne se laisse jamais raconter des bobards. Son point fort, c'est l'ironie. Franco et Mario ajoutent : Typiquement latin, ça...

L'entreprise a débrayé le jour du dessaisissement du juge Connerotte. Le lendemain, les métallos ont manifesté devant le palais de Justice de Liège. Et devant la Générale. Pourquoi ? Dutroux, ce n'est pas seulement un pervers assassin. C'est une affaire d'appât du gain. Du même système pourri résulte, en

Thaïlande et aux Philippines, la traite des enfants de familles misérables.

Ce dimanche, avec leurs épouses et leurs enfants, les membres du personnel marchent pour respecter la volonté des parents Russo et Lejeune. Et aussi pour porter en avant la revendication de toute la société, pour forcer les responsables politiques à lancer des réformes pour plus de clarté, plus de démocratie, plus de justice.  Attention, insistent-ils: On ne dira jamais: tous pourris. Évitons surtout que des dérives fascistes dénaturent le mouvement.

 

Qu'attendent-ils du monde politique ? Comme Gino, on est habitué à exiger des résultats concrets lorsqu'on négocie avec un employeur.

Leur premier «cahier de revendications:  davantage de moyens pour que les agents de quartier puissent faire de la prévention    et non renforcer la gendarmerie pour charger et ficher les ouvriers et les étudiants.

Intervenir plus vite contre la maltraitance, mieux former les enseignants à l'écoute des enfants.

Au-delà, ils exigent des réformes bien plus ambitieuses: Il faut permettre l'accès de la classe ouvrière à la justice. Certes, celle-ci doit garder une certaine distance par rapport à la rue. Mais les lois doivent refléter un sentiment de justice, non populiste, mais populaire. Qu'on ne coupe plus la société entre les gens «qui savent et les autres. Qu'on reconnaisse enfin que les citoyens sont adultes.

Mise en garde: Lundi, les hommes politiques doivent nous dire ce qu'ils comptent faire.

Christian et Franco insistent: Comme délégués syndicaux, nous ne pouvons laisser les gens aller à l'aventure. La même responsabilité incombe au monde politique. Et s'ils sont déçus? Les collègues de Gino Russo ne comptent pas se démobiliser. Si le gouvernement ne propose que des réformes à long terme, nous viendrons avec un plan d'actions à court terme. Nous continuerons à interpeller le monde politique, là où pouvons agir: dans nos entreprises, dans nos quartiers.

 

Les métallos de Ferblatil qualifient la marche blanche de « réveil des consciences». Treize ans de crise, de sentiment d'impuissance ont anesthésié toute action. Dans une société qui crée l'individualisme, on a atomisé le corps social. Quand les jeunes bougeaient, personne ne les suivait. Aujourd'hui, c'est le catalyseur. On se réveille pour exiger plus de justice, pour s'attaquer aux problèmes de société. Demain, on va se réveiller pour l'emploi.

Les métallos de Ferblatil moyenne d'âge: 43 ans ont tous un grand enfant, sinon deux, au chômage, qui s'ennuie à la maison, sans parvenir même pas à s'imaginer un avenir. Mardi, l'entreprise sera en grève pour refuser la disparition programmée de 2.000 emplois chez Cockeril-Sambre, exiger le passage à 35 heures en 1997, 32 heures en 2000 pour mieux répartir le travail disponible.

Franco s'emporte: J'en ai marre du discours de Cockerill-Sambre. C'est exactement le même que celui de Jean-Luc Dehaene.

On nous dit: on investit aujourd'hui pour faire du profit demain et donner un emploi à vos fils.

Où sont-ils ces emplois promis? Combien de temps va-t-on attendre ces marges de manœuvre qu'on nous fait miroiter?

Un autre poursuit le parallèle: La direction, qui s'étonne de cette grève, n'a pas entendu les signaux de la base. Le gouvernement non plus n'a pas entendu le bouillonnement qui couvait, avant la manifestation.

Les ministres restent au balcon.

C'est à «leur» parti que s'adressent les plus virulentes critiques. La base du PS en a marre du « socialisme du possible ». Elle est étouffée par l'appareil. Nous, on veut casser cette logique de récupération. Un mandat politique devrait être comme un mandat syndical: désintéressé, et branché sur la base.

BÉNÉDICTE VAES

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Ceux qui n'ont pas pu ou voulu y aller

« LE SOIR » du lundi 21 octobre 1996 page 4

Ils étaient plusieurs dizaines de milliers à avoir fait le déplacement jusqu'à Bruxelles. Ils étaient aussi des millions à être restés chez eux. Pour tous, cependant, ce dimanche restera historique, inoubliable.

Et avant même que le défilé ne s'achève, un étrange sentiment de sacré, d'intouchable, semblait l'avoir enrobé.

Ils étaient nombreux à ne pas y avoir pris part, mais ils étaient au contraire bien peu à « oser » expliquer leur absence. Nous avons eu du mal à trouver des témoins qui avaient l'audace de dire qu'ils ne désiraient pas marcher: la plupart se cachaient derrière des alibis d'horaire, de fatigue, d'impossibilité matérielle.

Il y a d'abord Eric, de Grez Doiceau. Il n'était pas dans la rue, mais sa fille et lui ont tout suivi à la télévision. Il ne voulait pas y aller, mais finalement...

Ma fille de huit ans avait insisté pour y aller. Mais sa maman travaille, et je suis rentré tard hier soir. Ce n'est pas un refus, mais plutôt un problème de disponibilité, un problème technique. J'ai participé aux manifestations pacifistes des années 80, je sais comment ça fonctionne. Souvent, on reste des heures sans bouger, et il est 6 heures lorsqu'on commence enfin à avancer.

Mais Eric et sa fille suivent tout à la radio et à la télévision. Je l'ai dit à ma fille: ici, on entend les discours mieux que quiconque. Mais lorsque j'ai entendu le discours de la maman d'Élisabeth Brichet, lorsqu'elle a dit que la foi peut soulever des montagnes, c'était très émouvant. Peut-être que, vers 17heures, ma fille et moi, on prendra la voiture...

Eddy, de Molenbeek, avait décidé de ne pas marcher et il s'y est tenu. Je n'étais pas contre l'objectif fondamental de la manifestation, au contraire: c'est plutôt positif de mobiliser dans ce but. Mais il y a eu une évolution, ça va maintenant dans tous les sens, et je n y retrouve pas mes marques.

Moi, je ne vois plus très bien pourquoi on marche, poursuit il, et les gens n y vont sans doute pas tous pour les mêmes raisons. Je suis persuadé que la plupart sont mus par des raisons sincères, parce qu'ils sont dégoûtés, et on peut les comprendre: c'est la canalisation d'un ras-le-bol général. Mais, précisément, j'ai peur du poujadisme.

Eddy, cependant, est un habitué des manifestations. Oui, mais celles pour lesquelles je sais exactement à quel titre je participe. Ici, je crains que l'objectif central, qui était de demander justice pour nos enfants, soit détourné. Ce qui m'a heurté, par exemple, ce sont les réactions violentes après l'arrêt de la Cour de cassation. J'ai même eu l'impression que certains reprochaient au ministre de la Justice de ne pas avoir cassé l'arrêt de la Cour.  Et ça, ça heurte mon idée de la démocratie, conclut-il.

J.-C. V. et 0. V. V.

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« Pour que cela n’arrive plus »

« LE SOIR » du lundi 21 octobre 1996 page 4

Elle est toute seule, un peu perdue, tout émue, au milieu de la place De Brouckere. Tout de blanc vêtue, un bouquet de fleurs serrées sur la poitrine, elle attend l'arrivée des familles, mais la vague blanche va bientôt l'emporter...

Je suis là pour  tous les enfants qui sont victimes de nous, les grands. Pour leurs parents aussi qui vivent quelque chose d'ignoble et d'inimaginable.

Il faut que la justice soit meilleure. Je suis triste du dessaisissement du juge Connerotte, mais j'espère que le nouveau sera aussi courageux.

On ne peut plus se laisser faire. Il faut combattre pour que ça n'arrive plus jamais; il faut se défendre contre l'injustice.

Je suis très contente du Roi; il a fait un beau geste, il a dit ce qu'il fallait.

Georgette a 75 ans. Pensionnée, elle était venue de Diestel (Hasselt), hier, à la «marche blanche.

AI. G.

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Quand le malheur tombe en poussière »

« LE SOIR » du lundi 21 octobre 1996 page 4

Comme tant d'autres, dans la foule, il est en blanc, lui aussi. Mais en djellabas. Il a l'allure du sage, la prestance des anciens...

Pourquoi j'y participe? Mais pour les mêmes raisons que toute la communauté belge! Comme eux, avec eux, parmi eux.

Ce malheur s'est abattu sur tout le monde; il est tombé comme en poussière sur toute la population. Quand une telle chose arrive, il faut se battre. D'abord en étant vigilant. De sa propre porte jusqu'à celle du Roi.

Je ne connais pas la justice; je crois que le système social marche correctement...mais les hommes? Alors c'est d'abord dans nos maisons, dans nos quartiers, que nous pourrons faire changer les choses.

Que chacun essaye de faire le bien chez lui, autour de lui, et c'est comme ça que l'on arrivera à faire en sorte que le monde devienne plus humain.

Ali a 56 ans. Il est arrivé en Belgique en 1964, venant de l'Atlas marocain.

AI.G.

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« Aider les politiques à être plus humains »

« LE SOIR » du lundi 21 octobre 1996 page 4

Il porte sa fille sur ses épaules, mais ce n'est manifestement pas un fardeau. D'un pas calme, il arpente le boulevard, sourire aux lèvres...

Nous sommes d'abord là pour témoigner notre compassion à ces familles. Mais nous sommés aussi «interpellés ». Par des dysfonctionnements dans l'enquête ou dans le pouvoir politique.

Ce qui s'est passé à la chambre, autour de la création d'une commission parlementaire d'enquête et de son président m'a semblé particulièrement déplacé par rapport au respect que l'on devrait aux victimes.

Mais ce n'est pas un discours antipolitique. En fait, c'est a nous de mettre les politiques sous pression, de ne pas leur laisser faire n'importe quoi en fonctionnant « sur eux même ». A nous d'aider les institutions à devenir plus humaines.

Philippe a 37 ans. Il est venu de Ciney en famille.

AI. G.

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Tongres - Bruxelles, en famille

« LE SOIR » du lundi 21 octobre 1996 page 4

Il est venu en famille. Au sens très large du terme puisqu'ils sont six à tenter de se diriger vers la place de l'Yser alors qu'il est a peine 13 heures.

On vient pour les enfants. Pour les leurs, pour les nôtres. Chacun d'entre nous doit jouer un rôle actif. Faire rayonner notre solidarité dans son environnement. Ici, nous pouvons éventuellement calmer les turbulents.

Le dessaisissement de Connerotte ? Il secoue la tête. Non, s'il y a des manifestations contre la Justice, nous irons. Mais ce n'est pas le propos ici.

Quand a t’il décidé de venir ? Depuis le début, depuis l'appel des parents.

Jean est employé dans le secteur du tourisme. Il est venu de Tongres avec sa femme qui est enseignante et leur bébé. Ils ont rejoint des membres de leur famille, d'autres employés, une infirmière, qui habitent Bruxelles.

M.Vdm

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Mohammed : étudiant

« LE SOIR » du lundi 21 octobre 1996 page 4

Avec ses copains, il a les bras pleins de ballons blancs. Une dame lui en demande un « pour sa petite fille ». Comme s'il était un vendeur. Généreusement, le petit groupe lui passe tous les ballons.

Je suis venu parce que je suis scandalisé par tout ce qui s'est passé. Aussi bien par l'horreur de l'affaire Dutroux que par le dessaisissement du juge Connerotte. Je n'ai pas compris, je suis vraiment en colère.

Pour moi, la justice n'a rien fait. 11 y a des gens haut placés dans la Justice, qui protègent des Dutroux. Et je ne suis pas sûr qu'on y touchera. Dutroux, ce n'est que la partie la plus visible de cette affaire.

Je suis les événements depuis le début. Tous les jours, j'écoute la radio, je lis ce qui se passe. Quand on a parlé de la marche blanche, je n'ai pas hésité une seconde : je voulais en être.

Mohammed est étudiant à Anderlecht.

M.Vdm

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Geert : On a peur

« LE SOIR » du lundi 21 octobre 1996 page 4

Il est encombré d'un landau et se tient un peu à l'écart de la foule. Comme s'il hésitait a s'y engouffrer. Tout de blanc vêtu, il s'est grimé le visage et tente d'écouter ce qui se dit sur le podium.

Je suis ici pour l'avenir de ma petite fille qui n'a que 18 mois.

C'est vrai, l'affaire Dutroux fait peur. Elle nous montre un visage effrayant de notre société. Mais ce que je crains le plus, c'est que tout cela soit étouffé. Va-t-on s'en prendre à tous ceux qui étaient clients du réseau? Les réseaux pédophiles ne peuvent fonctionner que parce qu'il y a des clients qui achètent très chères ces cassettes. Ces gens-là ont de l'argent. La Justice est elle capable de s'en prendre à eux aussi?

Je suis venu parce que je crois qu'il est déterminant que nous nous manifestions, en tant que personnes.

Geert vient de Hasselt. II est éducateur dans un home pour handicapés.

M.Vdm

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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