dimanche 23 novembre 2008

Tout et son contraire (« Le Vif / l’Express » du vendredi 4 octobre 1996 pages 54 et 55)


Tout et son contraire

« Le Vif / l’Express » du vendredi 4 octobre 1996 pages 54 et 55

SYSTÈMES DE DÉFENSE Alors que Michelle Martin semble collaborer à l'instruction, Dutroux blâme ses juges. Comme dans l'enquête des années 80      

« Vous ne comprenez pas que je n'ai pas envie de vous répondre, et ce à aucune de vos questions. Je veux qu'on me laisse tranquille pendant un certain temps. Je suis au bord de la dépression nerveuse. Et comme ça m'est déjà arrivé, je sais comment cela s'annonce ! »

C'est en ces termes que Marc Dutroux congédie les gendarmes de la BSR de Charleroi venus l'interroger à la prison de Jamioulx, le 19 février 1986. Arrivés au parloir à 15 h 15 pour procéder à l'audition du détenu dans le cadre du dossier de viols et de séquestrations d'enfants, les deux enquêteurs repartent, bredouilles, au bout de trois minutes à peine.

Plus tard, évoquant les dépositions de son complice dans une lettre adressée à son avocat, Dutroux décrira son « indignation envers les procédés judiciaires ; qui incriminent arbitrairement sur la base de témoignages intéressés (sic), dont il est très raisonnable de dire qu'ils sont trop souvent (sic) fallacieux ! » Enfin, le 1" mars 1989, Marc Dutroux dépose plainte auprès du bâtonnier de Charleroi contre un de ses défenseurs, qu'il accuse de ne pas respecter la déontologie de sa profession. Il reproche à son conseil de le tromper sur ses véritables intentions, d'imposer « son choix de plaidoirie (sic) » et de doubler ses honoraires.

Il n'est pas normal qu'un avocat profite ainsi de la détresse alors qu'il incarne la dernière protection du citoyen. Les manoeuvres de cet homme n'ont que trop duré ! »estime Dutroux à la veille de sa comparution devant la cour d'appel de Mons.

Sans défense ?

Malgré la gravité des préventions mises à sa charge, Dutroux semble convaincu qu'il parviendra à établir son innocence. De la prison de Jamioulx, il s'occupe activement à réunir les témoignages prouvant qu'il n'a commis aucun des enlèvements qui lui sont reprochés. Dans une longue lettre datée du 11 mars 1986, le détenu écrit à Christine D., une de ses maîtresses du nord de la France

Voudrais-tu aussi, dimanche, aller à la patinoire et rechercher les copains et copines qui mettraient leur nom et adresse plus signature au bas d'un deuxième papier que je joint (sic) aussi a (sic) la lettre il faut aussi qu'il écrive (sic) lu et approuvé, je te demande cela car mon avocat dit qu'une pétition de ce genre aura plus de crédit devant les juges. Heureusement que je t'ai, car sans cela, je suis sans défense (sic) devant le juge. »

Avertie, par la suite, des charges pesant contre son amoureux, l'étudiante (née en 1968) déclarera à la police judiciaire que Marc Dutroux lui a écrit 5 ou 6 fois depuis son arrestation. Mais qu'il n'a jamais voulu lui donner les raisons exactes de son incarcération. « Marc m'a demandé de bien vouloir témoigner sur lui. Il souhaitait, en effet, que je dise que le week-end des 14 et 15 décembre 1985, il était en ma compagnie à Valenciennes. Bien que je pensais qu'il ne s'y trouvait pas à cette date, je lui faisais confiance », affirme-t-elle.

A l'époque, les avocats de Marc Dutroux, Mes Didier de Quévy et Martial Lancaster, adressent même un courrier à l'administration pénitertiaire pour appuyer sa demande d'autorisation de rencontrer la jeune fille en prison.

Dans un rapport du 27 mai 1986, le neuropsychiatre requis pour procéder à l'examen mental approfondi de l'inculpé observe : « Monsieur Dutroux nie les faits mis à sa charge. Les éléments recueillis contre lui sont de simples coïncidences. Les aveux de sa concubine ont été « extorqués » sous la menace. » (...) Rien ne semble le perturber, ni les aveux de son complice, ni les aveux de sa concubine, ni les éléments matériels du dossier. Il a déjà vécu une situation identique dont il n'est pas peu fier d'avoir réussi a « se tirer ». Condamné pour vol simple dans les années 70, il a été inculpé de vol avec violences en 1982, puis libéré faute de preuves.

Si je me suis tu...

Avant d'avouer les faits à la BSR de Charleroi, Dutroux crâne. Le matériel vidéo découvert lors des perquisitions ? « C'était pour filmer l'évolution des travaux entrepris à Marcinelle ainsi que mes enfants (...)

Je dois vous dire que vous ne trouverez pas trace de films montrant tant mes travaux que mes enfants. Car, lorsque je les ai filmés, je ne possédais pas l'expérience voulue et, de ce fait, le film a été raté. »

Après ses aveux du 7 février 1986, il brode

Si je me suis tu jusque maintenant, c'est parce que je pensais qu'en me taisant je me serais tiré d'embarras plus vite pour pouvoir ainsi continuer à payer la somme de 7 500 francs que je donnais de mon plein gré à mon ex-épouse pour subvenir en partie aux besoins de mes deux fils âgés respectivement de 8 et 6 ans, et aussi pour leur éviter l'infamie.

Pendant ce temps, Michelle Martin, incarcérée à Mons, écrit à sa mère, Henriette P., des lettres dont elle sait qu'elles seront lues par le directeur de la prison et jointes au dossier d'instruction : « Si Marc pouvait reconnaître qu'il me battait et me forçait à le suivre... à lui obéir... Je serais beaucoup plus à l'aise que je ne le suis maintenant. (...) C'est bien lui qui nous a amené (sic) ici ! » Plus tard, dans un courrier qu'elle adressera au tribunal de 1er instance, Martin fait volte-face : « Le but des enquêteurs était visiblement de compromettre mon ami, par mon intermédiaire. Ils me poussaient à le dépeindre comme un être vicieux et violent. Étant donné que j'étais obligée de l'accuser, j'étais aussi obligée de dire que j'avais peur de lui, par exemple. Je réaffirme donc que c'est le climat dans lequel j'ai été plongé (sic) et l'aide reçue (phrases et idées, dictées ou soufflées par les enquêteurs) qui sont à l'origine de mes aveux. Je suis formelle, jamais je ne me serais rendue coupable de faits semblables et s'il m'avait été donné d'être obligée par Marc Dutroux à prendre part à des faits délictueux de quelque sorte que ce soit, je me serais séparée de lui, tel (sic) aurait été ma volonté, car un tel comportement ne peut être acceptable...

Jeu de dupes? Ses accusations à l'égard des enquêteurs contrastent singulièrement avec la teneur des nombreuses notes que Michelle Martin rassemble sous le titre « Réflexions ».

Extraits : « Marc a besoin d'amour et déteste sa mère. Il me torture moralement. Est instable. Je regardais avec son regard. Il m'éloignait peu à peu du monde extérieur, de ses lois..., de ma mère aussi. Il m'a déshonoré (sic). »

Volte-face

Remise en liberté en cours d'enquête, Michelle Martin est interrogée à propos des cassettes vidéo retrouvées dans sa maison de Marcinelle.

Elle avoue à la police judiciaire de Charleroi avoir apposé les annotations manuscrites figurant sur les étiquettes : « scènes sexy - 3 f. + 2 h. – Film (quelques scènes de sexe) - vierge... » Elle décrit aussi sa participation dans l'enlèvement et le viol de la jeune Valérie, séquestrée durant deux jours à Marcinelle ainsi que de la petite Anne, âgée de 11 ans (voir p. 44). En présence du juge d'instruction, Jean-Claude Lacroix, Martin précise encore avoir vu une liste avec les adresses des jeunes filles à enlever. Quand, le 20 février 1986, le magistrat lui demande si elle a été l'objet de pressions de la part de la BSR, elle confirme : « Mes aveux correspondent à l'entière vérité.

Contourner la duplicité du couple Dutroux-Martin représente un vrai défi pour les enquêteurs de Neufchâteau.

La défense en justice de ces prévenus hors normes constitue aussi un test sur les limites du « défendable ». Des limites sur lesquelles peu d'avocats belges ont l'habitude de se pencher. « Je me borne à appliquer mes principes », affirmait M` Julien Pierre, le conseil de Dutroux, en déposant sa requête en suspicion légitime contre le juge d'instruction, Jean Marc Connerotte (lire le billet de Philippe Toussaint, page 56).

 Selon Françoise Tulkens, professeur de droit pénal à l'UCL, « un défenseur est également un conseil qui ne doit pas défendre l'indéfendable ».

Chantale Anciaux

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Bon coeur et sottise du juge Connerotte

Billet Philippe Toussaint

« Le Vif / l’Express » du vendredi 4 octobre 1996 pages 56

Ce n'est pas la première fois que la Justice avec un grand J pour la différencier de la vertu !devient folle sous l'empire d'événements inhabituels. Je crois, par exemple, qu'on n'oserait plus publier certaine ordonnance de la chambre du conseil de Dinant ou certain arrêt de la chambre des mises en accusation de la cour d'appel de Liège quand, en 1974, le Dr Peers fut arrêté et inculpé pour avortements, tant ils étaient proprement ridicules. C'est sans doute que l'institution judiciaire, à force de se vouloir sereine, patiente et circonspecte, est déconcertée quand des événements l'interpellent brusquement. Elle n'est pas faite pour ces sortes de choses. Tout au contraire, elle n'est à l'aise que dans l'ordinaire.

J'ignore, au moment où j'écris cet article, quel sort la Cour de cassation réservera à la requête en suspicion légitime de M' Julien Pierre, avocat de Marc Dutroux, visant le juge Jean Marc Connerotte et, plus particulièrement, sa participation à un repas, à Bertrix, avec les membres de l'association Marc et Corinne ». Techniquement, j'avoue ne pas très bien comprendre. Ne devrait-il pas plutôt s'agir d'une récusation, visant nommément un seul magistrat qui a manifesté quelque sympathie pour une des parties au futur procès, en l'espèce une partie civile ? Mais laissons cela. Le fait est que, pour l'avocat de Marc Dutroux, un juge d'instruction a enfreint son devoir d'impartialité. Mais la situation est plus complexe. Il est quasi provocateur, aujourd'hui, d'écrire que Dutroux est présumé innocent et qu'il a droit, comme n'importe quel justiciable, à un procès équitable, alors que l'immense majorité de la population ne rêve que de le lyncher. Ce n'est pourtant encore qu'un aspect des choses. Il y a aussi, et surtout, que les victimes ont le sentiment d'être méprisées, expropriées de leur douleur au profit de ce que, depuis très longtemps, on dénonce dans la procédure : la « chicane », disait-on autrefois.

C'est très probablement pour répondre à ce sentiment que le juge Connerotte a accepté de participer à cette soirée, en même temps que le procureur de Neufchâteau Michel Bourlet, sachant que les bénéfices de cette manifestation iraient au moins en partie à la défense des victimes. M. Connerotte a certainement agi par bon coeur, sympathie, commisération.

Mais c'est précisément ce qui expose un juge au risque de donner ne fût-ce que l'impression qu'il renonce à son indispensable impartialité.

De toute manière, M. Connerotte s'est mis dans une situation catastrophique, soit par ignorance des dispositions du code judiciaire, ce qui n'est guère pensable, soit qu'il ait été entraîné par le sentiment exaltant - mais combien dangereux ! - d'être un juge populaire et de pouvoir en appeler, le cas échéant, au-delà des règles de droit, à la nation, en se conduisant comme un juge élu.

Ce ne serait qu'absurde si les circonstances ne donnaient un immense crédit populaire à ce dont on ne sait s'il s'agit de désinvolture ou d'une faute délibérée.

L'affaire Connerotte, puisqu'il faut bien maintenant parler d'une affaire Connerotte, devient un abcès de fixation formidablement émotif dans la foulée d'un désaveu des institutions, qu'il s'agisse de ce qu'on nomme les dysfonctionnements de la justice ou la guerre des polices. C'est peu dire que la confiance est perdue. Il y a une rage généralisée, une indignation suffocante qui amène presque nécessairement à exiger une véritable révolution, c'est-à-dire un changement brusque et profond des institutions, à tout le moins de la manière dont on les sert. Ce n'est assurément pas un hasard si, chaque jour ou presque, on dénonce un scandale, à savoir que les enquêtes relatives à la disparition de Julie et de Mélissa et d'autres enfants auraient été menées sans vrai souci d'aboutir, ou encore dans un esprit fonctionnarisé, l'essentiel étant de remplir correctement des papiers.

Combien, si j'étais juge, j'en voudrais à M. Connerotte d'obliger la Cour de cassation à attiser encore la crise en examinant la requête en suspicion légitime du conseil de Marc Dutroux ! Car, enfin, où un homme réputé assez intelligent, comme M. Connerotte, veut-il en venir?

A ce que la justice elle-même dise que certains justiciables n'ont pas de droits de défense, que l'une ou l'autre partie à un procès a raison et l'autre tort par définition ? Et, qu'en un mot comme en cent, on devrait lyncher Dutroux dans sa cellule et que tout soit dit ?

Il n'est jamais confortable de parler raison quand le chagrin et la pitié étreignent, de dire que ce que nous pouvons faire de mieux face à la tragédie de la mort de Julie et de Mélissa et de tant et tant d'autres enfants dans le monde est de juger les Dutroux et leurs complices en leur assurant tous les droits de n'importe quel justiciable.

Et même d'y être spécialement vigilant et de prononcer ensuite, en notre nom, un jugement. Quelle valeur aurait-il, sinon ? A la limite, ce serait l'intérêt de Marc Dutroux qu'on ne respecte pas les règles, car il seraît sûrement prompt à protester qu'on n'a pas voulu l'entendre, qu'on a eu peur de l'entendre sereinement, par exemple pour mieux protéger ses commanditaires.

 

Que la justice soit en train de vaciller sur ses bases, on ne cesse de le voir et le honteux chantage auquel s'est livré un représentant de la gendarmerie, n'en est qu'un exemple. La vérité est que notre justice n'a rien à envier à celles des autres pays pour la qualité et la probité de ses juges. Il est vrai aussi qu'avec notre consentement et notre passivité les moyens dont elle dispose sont notoirement misérables. Nous concourons tous, par égoïsme vulgaire, à ce qu'il y ait de moins en moins d'État, de structures publiques et collectives. Ce qui a pour conséquence que le crime l'emporte, sous toutes ses formes.

 Philippe Toussaint, Rédacteur en chef du Journal des procès.

 

 

 

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