dimanche 16 novembre 2008

Enquête-Dutroux-Martin (« Le Vif / l’Express » du vendredi 4 octobre 1996 pages 51;52;53)


 

Les responsabilités

« Le Vif / l’Express » du vendredi 4 octobre 1996 pages 51

EMBROUILLES L'enquête sur l'enquête se poursuit. Mais l'heure n'est plus aux circonstances atténuantes. Aux « responsables » de rendre des comptes, à présent 

Le 27 septembre 1996, Claude Thirault, un ami de Dutroux, est libéré par la chambre du conseil de Neufchâteau. Cet informateur de la gendarmerie de Charleroi fait aussitôt savoir à la presse que, dès 1993, il avait transmis à la justice des informations précises sur Dutroux.

Cette année-là, Thirault aurait fait une première déposition à la gendarmerie après que Marc Dutroux lui eût proposé 150 000 francs pour kidnapper une enfant à la kermesse d'Yves-Gomezée, au sud de Charleroi. Une proposition qu'il aurait refusée avant d'en aviser les forces de l'ordre.

Claude Thirault affirme aussi s'être rendu à la gendarmerie le 26 juin 1995, deux jours après l'enlèvement de Julie et de Mélissa. Ayant travaillé dans plusieurs immeubles appartenant au couple DutrouxMartin, et ayant habité l'un d'eux, l'homme aurait même emmené les gendarmes visiter les travaux réalisés sous la citerne de la maison de Marchienne-Docherie. Il leur aurait également conseillé d'aller voir du côté de Sars-la-Buissière et... de Marcinelle. Les informations de Thirault donnent le départ de l'enquête « Othello », qui sera clôturée par la gendarmerie le 25 août 1995.

La gendarmerie de Charleroi a t-elle donc été avertie, de manière très précise et dès 1993, des nouveaux enlèvements d'enfants projetés par Dutroux ? Elle le nie. Le parquet de Charleroi a-t-il reçu toutes les informations contenues dans le rapport Othello du 25 août 1995 ? Il n'en dresse pas de procès-verbal. La juge d'instruction liégeoise, Martine Doutrewe, prend-elle connaissance par téléphone de ces renseignements sur Dutroux à la même époque ? « Je n'en reçois qu'un aperçu sommaire », affirme-t-elle. Tandis que les gendarmes assurent que l'information transmise était complète.

L'embrouillamini (délibérément nourri par certains ? )est total. Et, tant qu'il se poursuivra, cette extrême violence faite de mensonges et de lâchetés empêchera les familles des victimes de Dutroux et de ses complices de faire le deuil de leurs enfants.

Face à l'horreur, de mieux en mieux identifiée, des actes perpétrés par la bande, il y a aussi les ravages (mieux occultés) de l'incroyable incurie qui a permis qu'ils se répètent.

Le jour viendra sans doute où la responsabilité des gens de justice (lire l'encadré) devra être réexaminée à la lumière du calvaire subi par Julie, Mélissa, An, Eefje et - sans doute est-ce à craindre - par d'autres enfants encore.

Réparer?

« Le temps n'est plus où la puissance publique supposait en elle même l'irresponsabilité », concluait Jacques Velu, alors avocat général, dans le cadre d'un procès en cassation. Le 19 décembre 1991, l'avocat Jacques de Suray obtenait (en toute discrétion) un arrêt remettant en cause la sacro-sainte immunité de la responsabilité des magistrats, bénéficiant jusqu'alors à l'État. Cet arrêt est fondamental. Pourquoi ?

En Belgique, les juges ne peuvent être rendus responsables des décisions qu'ils prennent. « L'exercice serein de la difficile fonction de juger est inconciliable avec l'application aux juges eux-mêmes des règles du droit commun de la responsabilité » ce principe s'appliquait alors à la magistrature. Depuis cet arrêt de 1991, l'État peut désormais être assigné pour réparer l'erreur d'un juge, même si celui-ci continue de bénéficier personnellement de son immunité.

Tout pouvoir est responsable », proclamait également le procureur du roi de Bruxelles, devant la conférence du jeune barreau de Mons, le 28 avril 1989. Benoît Dejemeppe posait alors une série de questions nouvelles concernant la responsabilité du législateur du fait des lois et du juge du fait des actes juridictionnels ou quasi juridictionnels ». Rappelant les bases constitutionnelles, il concluait que « les pouvoirs n'ont jamais été souverains, seule l'est la nation ».

Au-delà des colloques et des mercuriales, la justice belge appliquera-t-elle ces paroles savantes ? Ou bien les parents des victimes de Dutroux devront-ils se tourner vers la Cour européenne des droits de l'homme, le jour où ils seront en mesure d'exiger « réparation » pour les « fautes » éventuellement commises par des magistrats ou par des enquêteurs dans l'exercice de leurs fonctions ?

Chantale Anciaux

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Dutroux l’invincible

« Le Vif / l’Express » du vendredi 4 octobre 1996 pages 52

PROFIL Réputé autoritaire et dominateur, Marc Dutroux est très mauvais perdant. S'il ne gagne pas, il interrompt un jeu d'échecs et exige de recommencer la partie. Témoignages           

Marc Dutroux naît le 6 novembre 1956. Trois garçons et une fille, de douze ans sa cadette, agrandiront ensuite la famille. Ils se souviennent que leur frère aîné exerçait sur eux une autorité tyrannique.

« Il se comportait de la même façon avec ses camarades plus faibles que lui. Sans se heurter aux plus forts », confirme leur mère, Jeannine L., divorcée de son mari, Victor, depuis 1977. Dutroux échoue en première année du cycle secondaire et suit alors l'enseignement professionnel. A Fleurus, puis aux Arts et métiers de Nivelles, son parcours scolaire est chaotique. Il est renvoyé de l'école pour avoir vendu des photos pornographiques à ses camarades.

A 15 ans, il brosse les cours. En fugue, il accepte d'être rétribué par un homosexuel en échange de masturbations réciproques.

A l'âge de 17 ans, Marc Dutroux quitte définitivement la maison familiale et entame une valse ininterrompue de déménagements dans la région.

Lorsqu'il est réformé du service militaire, Dutroux se vante à l'envi d'être parvenu à « tromper les médecins du Petit-Château ». Il occupe une série d'emplois d'ouvrier manoeuvre (chez Glaverbel,Caterpillar... ) avant de devenir chômeur et ferrailleur. Le 3 mars 1976, il épouse Françoise D. Deux fils naissent de ce mariage, D. et X., aujourd'hui âgés de 16 et 18 ans. Marc Dutroux reproche souvent à sa femme l'affection qu'elle prodigue aux enfants. A mon détriment », se plaint-il. Au terme d'un divorce par consentement mutuel en 1983, Dutroux obtient officiellement la garde de ses deux fils. Mais il confie leur éducation à leur mère.

A cette époque, déjà, Dutroux loue de nombreux garages où il entrepose des voitures, des pièces et des outils. D'autres emplacements restent vides, comme ceux de Roux et de Montignies-sur-Sambre, où il emmène ses nombreuses « conquêtes » pour y entretenir des relations sexuelles et organiser des séances de photos.

Au début des années 1980, Marc Dutroux fréquente, chaque dimanche, la patinoire de Valenciennes (nord de la France). Christine D., une jeune adolescente, y attend fébrilement chacune de ses visites. En 1982, il rencontre Michelle Martin à la patinoire de Forest. Le coup de foudre. Quelques mois plus tard, elle rejoint Dutroux dans son logement social de Goutroux, suite au départ de son épouse.

Obsédés sexuels

Dans la famille Dutroux, Marc a la réputation d'être un « dragueur fini ». Ce dont il est très fier. « Il était vantard et estimait être protégé par une force invincible », déclare un parent. Comme son père, Marc Dutroux serait obsédé par le sexe et tout ce qui s'y rapporte. « C'est leur principal sujet de conversation », affirme l'entourage. Interroge en 1986, Victor Dutroux, le père, émettait des réserves au sujet de sa paternité envers son fils aîné. Son épouse ayant eu, selon lui, une autre liaison à l'époque.

Différents problèmes psychiatriques ont émaillé la vie familiale. En 1971, le père est colloqué à l'institut Saint-Bernard à Manage. Serge, l'un des frères, qui s'est suicidé récemment, était traité puis a été hospitalisé pour une maladie schizophrénique. Des accusations d'inceste planent. Jamais éclaircies...

Une vie de déménageur

De 1956 à 1973, Marc Dutroux habite le domicile familial. Ensuite, il est successivement hébergé par sa grand-mère à Jemeppe-sur Sambre, puis par un collègue de travail à Nivelles.

En 1974-1975, il occupe une chambre au-dessus d'un café tenu par un homosexuel rencontré chez les aumôniers du travail à Charleroi, avant de cohabiter dans une maison louée par celui-ci. Au début de son mariage avec Françoise D., en 1976, Dutroux occupe une maison abandonnée dans une propriété du comte de Beaufort, à Onoz. Ils déménagent en 1978 pour s'installer à Haine Saint-Pierre.

En septembre 1982, Dutroux obtient le logement social sollicité, et s'installe en famille, rue des Anémones, à Goutroux. Michelle Martin l'y rejoint dès le lendemain du départ de Françoise D. et de ses deux enfants.

Chantale Anciaux

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Martin, l'ambiguë

« Le Vif / l’Express » du vendredi 4 octobre 1996 pages 53

Qui est Michelle Martin, accusée, hier comme aujourd'hui, de viols et de séquestrations d'enfants. Ogresse qui se fait passer pour un objet manipulé ?             

Née en janvier 1960, Michelle Martin a 6 ans lorsque son père meurt, à ses côtés, dans un accident de voiture. Rescapée, elle souffre d'une fracture du crâne, d'une commotion cérébrale ainsi que d'une fracture de la jambe gauche. Une plaie importante au niveau du front doit être suturée.

Sa mère refuse de se remarier. Par fidélité à son mari, mais aussi pour ne pas imposer à sa fille une présence qu'elle n'aurait peut-être pas appréciée. Après quatre années d'études à l'école Saint-François d'Assise de

Waterloo, Michelle termine ses primaires à l'école communale du Chenois. Bonne élève, elle n'a jamais doublé, sauf la première année, suite à l'accident de la route survenu en février 1966. Elle réussit ensuite des humanités modernes au lycée de Braine-l'Alleud.

En 1981, Michelle Martin sort de l'école normale avec un diplôme d'institutrice. Elle effectue un premier stage en sixieme primaire a l'athénée de Waterloo, suivi de deux intérims jusqu'en 1983. «J'ai choisi ce métier car j'aime les enfants et parce que j'estimais que c'était plus enrichissant pour moi d'avoir des contacts avec des enfants plutôt que d'être dans un bureau », ose-t-elle déclarer aux policiers chargés de l'enquête sur les viols et les séquestrations de 1985. Bien que condamnée pour viols, en appel, à cinq ans de prison dans le cadre de cette affaire, Michelle Martin se voit attribuer un emploi temporaire à l'école du Centre, à Marcinelle, dès la fin (anticipée) de sa détention. Le 27 janvier 1988, elle redevient donc institutrice maternelle... En mai de la même année, l'échevin de l'Instruction publique de Charleroi lui confie encore une classe de primaire à l'école des Haies, à Marcinelle.

 

Séduite

Jusqu'à l'âge de 22 ans, la docile Michelle vit chez sa maman, qui limite ses sorties. « Par crainte que je ne rencontre un garçon qui m'aurait séparé d'elle », expliquera-t-elle plus tard. Mais, au début de l'année 1982, Martin rencontre Marc Dutroux à la patinoire de Forest, où elle se rend en compagnie de sa cousine. Il s'intéresse à elle et lui apprend le patinage. Elle est émerveillée par la facilité avec laquelle il entre en contact avec les autres. Marc Dutroux est son premier amour. Encore vierge, elle est séduite par cet homme qui « fait preuve d'une expérience certaine ».

Quelques mois plus tard, Michelle Martin quitte la maison de son enfance à Waterloo pour rejoindre Dutroux dans son logement social de Goutroux. Elle loue une maison à Monceau-sur-Sambre, qu'elle entretient régulièrement sans l'habiter.

Le 2 juin 1984, Martin donne naissance à un garçon, F. Elle épouse Marc Dutroux, alors incarcéré à Mons. Détenue préventivement en 1986 et enceinte de trois mois, Michelle Martin est hospitalisée au Grand-Hornu pour une fausse couche. Deux enfants, A. et C., naîtront ensuite de leur union entrecoupée de séours en prison.

 Chantale Anciaux

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Ma chère maman chérie

18 heures. Je n'ai fait de mal à personne. Je suis bien la première victime de tout ce drame (si on parle de « victimes » dans l'affaire qui concerne surtout Marc et Jean ! ).

Je suis victime des coups que j'ai reçus, de ma naïveté, de ma crédulité, de mon bon coeur, de mes faiblesses à ne pas réagir avant qu'il ne soit trop tard. (...)

Tu sais, papa m'a beaucoup manqué. Il m'aurait appris plein de choses ; tu as joué ton rôle de maman « aimante » et protectrice, mais tu ne savais pas jouer le rôle du père en même temps ! (...) J'étais toujours avec toi, partout, personne ne venait à la maison, ou rarement. Nous vivions trop repliées sur nous-mêmes ! Maintenant, et comme avant, je me sens manipulée comme un jouet partout le monde. J'étouffe et je voudrais en sortir et revenir sous ton aile pleine d'amour et de chaleur.  (….)

La venue de F. m'a bouleversée, tu sais, et je désire lui donner le plus que je peux en amour, en éducation, en soin matériel... C'est mon enfant adoré. Merci de t'en occuper maintenant. Il a besoin de toi en attendant. Mais n'aurait-il pas besoin d'un père, aussi ?

Lettre de Michelle Martin, à sa mère. Prison de Mons. Mardi, le 8 avril 1986.

 

 

 

 

 

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