dimanche 16 novembre 2008

« La Justice savait » suite de la page 43


« La Justice savait » suite de la page 43

Page 44 à 46

 

……et l'homme qui la tient lui ordonne d'être « sage ».

Il la force à se coucher sur une couverture à même le plancher du véhicule, avant de recouvrir ses yeux de sparadrap.

Lorsque la camionnette démarre, l'un des passagers s'approche d'Anne pour lui demander son nom. Elle lui répond et l'homme dit aux autres Oui, c'est ça, c'est elle.

Ils roulent. Longtemps. Arrivés devant une habitation entourée d'autres, les occupants descendent du véhicule. Après avoir gravi une marche à l'entrée, ils entrent dans une première pièce qui semble très encombrée, sans chauffage. Odeurs de poussière, de plâtre et de ciment.

Anne est immédiatement introduite dans la pièce suivante, où se trouvent deux chaises et un parc à barreaux pour enfant. Le pavement est constitué de petits carrelages rectangulaires de couleurs blanche et bleu clair.

Anne entend les hommes parler à voix basse dans la première pièce. Mais elle ne comprend pas leurs propos. Elle demande l'heure au gardien resté avec elle : 8 heures. Il la conduit aux toilettes par un couloir aux murs de béton, situé dans le prolongement de la seconde pièce. Lorsqu'ils reviennent, l'homme prépare le divan sur lequel il installe Anne, en position debout. Sous une lumière puissante, elle entend le déclic d'un appareil photographique. Toujours debout, elle est contrainte de se déshabiller. Pas d'autre solution que d'obéir. Une fois nue, elle entend un nouveau déclic. Le geôlier oblige ensuite Anne à se coucher sur le divan. En lui disant de rester sage et de se laisser faire. « Sinon, je ferai appel à mes trois amis, qui sont bien plus méchants que moi », menace t-il.

Un acte de vengeance

L'homme se déshabille et se couche sur Anne en lui maintenant les bras. Il l'embrasse, pétrit ses seins et la viole. Anne n'avait jamais eu de rapport sexuel. Après le viol, l'homme lui dit de se rhabiller et lui demande si elle a faim. Pendant qu'elle mange une croûte de pain et un morceau de fromage, il la questionne. « Quel âge a ta soeur ? Et tes parents ? Couchent ils ensemble ? Ta mère est-elle toujours bonne à "baiser" ?

Ta sœur a-t-elle déjà couché avec des "mecs" ? » Anne lui demande alors le motif de l'enlèvement et des violences sexuelles. L'homme lui répond qu'il s'agit d'un acte de vengeance à l'égard de son père, qui ne s'est pas toujours montré « régulier ».

Il est 14 h 30. Anne veut rentrer chez elle. L'homme lui annonce que les autres reviendront la chercher vers 18 heures. « Si tu es sage. Sinon, tu resteras ici pour trois jours », précise-t-il.

Quand ils la relâchent, vers 18 h 45, sur un chemin de terre qui relie l'autoroute à Gouy-lez-Piéton, les violeurs d'Anne glissent cinq billets de 100 francs dans sa poche.

C'est pour payer le médecin qui te fera un certificat d'absence aux examens », explique l'un d'eux. « C'est parce qu'on t'a "dépucelée" », lui dit l'autre.

Dette et rançon

Le temps a passé depuis cette journée de l'hiver 1985, la plus sombre de la vie d'Anne. Dix ans plus tard, tout recommence cependant. De manière identique, mais démultipliée. Dutroux et ses complices sévissent à nouveau. Leurs nouvelles victimes s'appellent Julie, Mélissa, An, Eefje, Sabine et Laetitia.

Tôt le matin du 28 mai 1996, Sabine (12 ans) est enlevée à Kain (près de Tournai), alors qu'elle se rend à l'école à vélo. Elle sera séquestrée pendant deux mois et demi, dont une semaine avec Laetitia (14 ans), enlevée devant la piscine de Bertrix, le 9 août dernier. Tout comme la jeune Anne, dix ans plus tôt. An et Eefje sont avisées par Marc Dutroux que leur enlèvement vise à venger une grave faute commise par leur père.

Comme elle aussi, Julie et Mélissa gardent le silence, de peur que les amis de Dutroux, « bien plus méchants» que lui, n'entrent dans leur cache. Comme les victimes précédentes, les enfants enlevées en

1995 et en 1996 sont plongées dans les affres de la maison de Marcinelle. Au n° 128 de la route de Philippeville, que Dutroux et Martin se sont attelés à «aménager» dès leur sortie de prison.

Lorsqu'ils enlèvent Valérie, le samedi 14 décembre 1985, Dutroux et ses complices lui font croire qu'ils vont demander une rançon à ses parents. Comme à Sabine et à Laetitia, en 1996. Séquestrée durant deux jours à Marcinelle, les yeux recouverts de sparadrap, Valérie perçoit un immeuble en grand désordre et en voie de réfection. Elle y reconnaît la voix de Michelle Martin, qui conduisait la camionnette à bord de laquelle elle a été amenée route de Philippeville.

Viols et photos

Les deux violeurs de Valérie se vantent d'être à la tête d'« une bande très organisée » dont feraient également partie trois personnes surnommées « le fou », « le muet » et « l'Italien ». Avant de la libérer, à 500 mètres de son domicile de Nalinnes, ils l'avertissent : « Ne préviens pas la police. On te retrouvera toujours bien un jour pour te faire la peau, puisqu'on a tes coordonnées. »

Solange n'a que 11 ans lorsque Marc Dutroux et son complice, Jean V.P., la repèrent à la sortie de la piscine de Gilly, le 8 juin 1985. Après l'échec du vol de pièces mécaniques qu'ils avaient initialement prévu, ils décident d'embarquer la petite fille à bord de la VW Golf, qui appartient à Michelle Martin. En chemin, ils lui expliquent vouloir faire des photos de magazine destinées à la Grande Bretagne et aux États-Unis.

Arrivés dans un garage loué par Martin, rue de Marchienne, à Roux, Dutroux congédie son ami. Il couvre les yeux de l'enfant au moyen de sparadrap, l'oblige à se déshabiller et à s'allonger sur le siège du passager, dont il vient d'abaisser le dossier. Dutroux photographie alors la petite Solange au moyen d'un appareil Polaroid.

Puis il lui offre quelques dragées avant de la violer.

Quelques jours plus tard : «Déshabille-toi », ordonne l'homme à Martine (18 ans), séquestrée à Marcinelle le 17 octobre 1985. Une fois nue, les yeux couverts de sparadrap, la jeune fille est attachée au lit par les poignets. Elle entend une autre personne respirer dans la pièce. Après avoir été violée, Martine est reconduite en camionnette, à Péronnes-lez-Binche, à proximité de la cité où elle habite avec sa famille.

La vague d'enlèvements perpétrés par Dutroux, Martin et leurs complices ne s'arrête pas pour autant.

Le soir tombe, ce 31 janvier 1985, quand une Toyota de teinte bordeaux s'immobilise dans un sentier, près d'une décharge, à Buzet. Les deux ravisseurs de Cécile (18 ans) lui disent devoir prendre des photos d'elle afin que ses parents leur versent plus rapidement la rançon. Sous les menaces, la jeune fille doit se dénuder et prendre des positions obscènes. Après une séance de viols, Cécile est libérée à proximité de la gare d'Obaix.

Circonstances atténuantes

Devant la gravité de ces événements en série, les juges Lacroix, Hennuy et Dandois, qui se succèdent à l'instruction jusqu'en 1987, frappent fort. Les gendarmes des BSR de la région (Binche, Charleroi, La Louvière...) entament l'enquête avant d'être relayés par la police judiciaire. En date du 20 mars 1986, le juge d'instruction Jean-Claude Lacroix donne, en effet, l'ordre à la gendarmerie de stopper tout devoir dans cette affaire, étant donné que les auteurs ont été arrêtés et que l'enquête est poursuivie par la police judiciaire de

Charleroi ». Les devoirs d'instruction se poursuivent alors sous la houlette des commissaires en chef aux délégations judiciaires, Christian De Vroom et Pol Choiset.

Plusieurs magistrats du parquet du procureur du roi, puis du parquet général, interviennent, ensuite, pour requérir en chambre du conseil et en chambre des mises en accusation. Face à la gravité des faits reprochés à Marc Dutroux, à Michelle Martin et à leur complice Jean V.P., le substitut Thierry Marchandise demande au tribunal correctionnel de se déclarer incompétent au profit de la cour d'assises. Rien n'y fait.

En vertu de « circonstances atténuantes » (notamment l'absence d'antécédents judiciaires pour Martin et de récidive pour faits de viol pour Dutroux), les violeurs d'enfants sont condamnés par les magistrats professionnels de la cour d'appel de Mons, et non par un jury populaire.

Le 13 avril 1989, une peine d'emprisonnement de treize ans et demi est prononcée à l'égard de Dutroux.

Pourtant, il sortira libre dès le 3 avril 1992: ignorant l'avis négatif du procureur général du Hainaut, le ministre de la Justice Melchior Wathelet a signé une libération conditionnelle en sa faveur.

Tous les acteurs judiciaires, intervenant dès 1985, pouvaient donc mesurer la gravité de l'affaire Dutroux » et la dangerosité du personnage. Pourquoi, dès lors, n'ont-ils pas tiré la sonnette d'alarme, dix ans plus tard ?

Contrairement aux enquêteurs de terrain, qui n'ont pas nécessairement une vision globale du dossier auquel ils contribuent, les magistrats, quant à eux, accèdent à l'entièreté des pièces. De même que les nombreux experts psychiatres appelés à examiner les auteurs des viols et leurs victimes, à la lumière du dossier répressif. De même, aussi, que les avocats appelés à défendre les intérêts des uns et des autres, tout au long de la procédure.

Pourquoi la justice n'a t-elle retiré aucun enseignement de cette première confrontation avec l'horreur, dix années avant que l'on commence à se demander ce qui avait bien pu arriver à Julie et à Mélissa, à An et à Eefje, à Loubna et aux autres. En les cherchant, ou presque, comme des aiguilles dans une botte de foin...

Chantale Anciaux

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VICTIMES : LES SÉQUELLES

« Le Vif / l’Express » du vendredi 4 octobre 1996 pages 44

Cécile, 18 ans, enlevée à Obaix. Lors de l'enlèvement, Cécile a craint pour sa vie à de nombreuses reprises. Ses agresseurs l'ont menacée de mort en lui montrant un couteau. Menacée, si elle ne cédait pas, d'être abandonnée nue au milieu de la campagne. Humiliée par le fait qu'ils ont pris des photos, Cécile redoute que celles-ci circulent et que d'autres personnes les voient. Deux ans plus tard, elle présente toujours un syndrome anxieux important et des peurs phobiques (peur du noir, d'être seule). Lors de crises d'angoisse, elle a la sensation d'étouffer.

Solange, 11 ans, enlevée à Gilly. A son âge, Solange était peu informée de la sexualité. Ses agresseurs l'ayant menacée de mort, elle a craint pour sa vie. Particulièrement anxieuse dans les lieux publics. Solange a refusé de témoigner devant le tribunal. Sa maman l'a appuyée.

Martine, 18 ans, enlevée à Péronnes-lez-Binche. Ses agresseurs l'ont menacée de l'étrangler parce qu'elle criait lors du rapt. Martine a eu très peur qu'ils se débarrassent d'elle en la tuant. Suite à l'agression, elle souffre de troubles du sommeil, de cauchemars, d'anxiété et elle a peur de se trouver seule en rue. Plus irritable, elle a le sentiment d'être « moins bien » que les autres.

Valérie, 18 ans, enlevée à Nalinnes. Valérie venait d'avoir 18 ans lorsqu'elle a été séquestrée durant deux jours et violée par deux de ses agresseurs. Au cours de cauchemars effroyables, elle rêvait qu'elle avait le dessus sur les violeurs. Traversant des épisodes dépressifs mais voulant se prouver à elle-même que les pervers ne pouvaient la détruire « à distance », la jeune fille a réussi son année à l'université.

Anne, 15 ans, enlevée à Pont-àCelles. Anne n'avait jamais eu de rapport sexuel avant les viols. Durant la séquestration, ses agresseurs en ont « rajouté », inventant qu'il s'agissait d'une vengeance contre son père et qu'il était prévu de la garder trois jours pour la torturer. Comme elle « plaisait » à l'agresseur, il se contenterait de la violer. Mais, si elle ne se laissait pas faire, d'autres viendraient également la violenter, lui faisait-il comprendre. Les relations d'Anne avec son père ont été empoisonnées par l'histoire qu'ont inventée ses agresseurs. Et elle a ressenti une grande culpabilité à l'égard de la sexualité, une honte d'elle même qui risque de peser sur son épanouissement futur.

(Les prénoms sont fictifs.)

 

 

 

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