dimanche 23 novembre 2008

Lettre d’un enquêteur de la BSR de Seraing à Julie et Mélissa (« Télé Moustique » du jeudi 10 octobre 1996 «UNE » et pages 22 et 23)


E x c I u s i f

Lettre d’un enquêteur de la BSR de Seraing à Julie et Mélissa

 « Télé Moustique » du jeudi 10 octobre 1996 «UNE » et  pages 22 et 23

 « Ceux qui m'ont interdit de travailler n'éprouveront-ils jamais de la honte? »

 Dans notre précédente édition, nous nous inquiétions de certaines lenteurs, voire d'incongruités ou même de blocages potentiels dans le traitement d'informations sensibles par la BSR de Seraing.

L'enquête "Julie et Mélissa" étant bien évidemment au centre de nos préoccupations. Nous versons aujourd'hui une autre pièce au dossier. La confession d'un enquêteur de la BSR de Seraing, M. Valère Martin, qui a ressenti le besoin d'écrire un mot aux deux petites martyres de Grâce-Hollogne au lendemain de la découverte de leurs corps enterrés par Dutroux.

Bref rappel des faits. La semaine dernière, Télé Moustique révélait que dès le 7 juillet 1995, soit deux semaines après l'enlèvement de Julie et Mélissa, l'adjudant Lesage de la BSR de Seraing recevait un fax pour le moins détaillé relatif a la personne et aux soupçons pesant sur Marc Dutroux:

 « « Message:

      Le 21 octobre '93 nous avons reçu une information dons le cadre de vols commis par le nommé DUTROUX Marc né à Ixelles le 06/11/56, époux de MARTIN Michèle. Il nous avait également été signalé que l'intéressé était occupe a faire des travaux dans les caves d'une de ses maisons a Charleroi (Marchienne-au-Pont) rue J. Destrée 17, 17A 178, dans le but d'y loger ces enfants en attente d'être expédiés à l'étranger. Une série de perquisitions ont été effectuées dans le cadre des dossiers de vols et recels de marchandises volées, et notamment dans la maison de Marchienne-au-Pont où des travaux ont été constatés dans la cave. Mais aucune trace de présence d'enfant n'a été relevée.

L'intéressé a été entendu verbalement sur le but des travaux, il a déclaré qu'il aménageait ses caves sans plus. Les travaux étaient à leurs débuts (terrassements).

L'intéressé est propriétaire de plusieurs maisons:

- Sars -la-Buissière rue de Rubignies 45;

- Sars-la-Buissière rue de Rubignies 43;

- Marchienne-au-Pont rue J.Destrée 17(17A, 17B); Jemeppe-sur-Sambre rue Léopold Lenoble 27;

- Charleroi (Marcinelle) avenue de Philippeville 128.

Il est domicilié à la dernière adresse, mais se rend également aux autres maisons qu'il ne loue pas. L’enquête des vols a duré plus d'un an. Au cours de l'enquête rien n'a été relevé concernant des problèmes avec des enfants. En son temps, cette information a été transmise à la BSR. Il n'y a jamais eu d'élément concernant des problèmes avec des enfants depuis l'intéressé a fait un long séjour en prison suite à une condamnation pour des viols sur des enfants qu'il enlevait avec son épouse. L'intéressé est propriétaire de plusieurs voitures et camionnettes. Nous transmettons ces renseignements pour information dans le cadre de la disparition des deux enfants, pour laquelle vous enquêtez. » »

Dans le même article, sur la base de documents de l'enquête parallèle "Othello" de la gendarmerie, nous révélions encore que le même enquêteur avait participé aux perquisitions infructueuses du 13 décembre

1995 chez Marc Dutroux.

Enfin, nous nous inquiétions – sur la base principalement d'un rapport officiel du Centre pour I'égalité des chances - du rôle étonnant de la BSR de Seraing et plus généralement des autorités judiciaires liégeoises dans un dossier de traite des êtres humains mettant en cause l'établissement Le Refuge à Hognoul près de Liège.

On rappellera que Carolo Todaléro avait notamment été cité dans ce dossier et que, fait peu courant, il fut acquitté en première instance et en appel, alors qu'il faisait défaut à toutes les audiences. Enfin nous révélions que des informations récentes communiquées à la cellule de Neufchâteau faisaient état de la présence, fin mai 1996, de plusieurs protagonistes du réseau Dutroux dans cet établissement.

Ces informations ont été depuis lors largement confirmées et étayées par plusieurs médias - qui révélaient notamment que des perquisitions ont eu lieu au « Refuge » le lundi 30 septembre, dans le cadre de l'enquête menée par la cellule de Neufchâteau. Le journal de RTL-TVI ajoutant même que l'on aurait trouvé une carte de visite de l'établissement Le Refuge dans l'une des maisons de Dutroux.

De son côté, l'adjudant Lesage a réagi en annonçant à l'agence Belga qu’il va déposer plainte pour calomnie et diffamations contre Télé Moustique. Arguant par ailleurs que les actes qu'il a posés l'ont toujours été avec l'assentiment du Parquet de Liège. Un élément d'information supplémentaire que l'on notera volontiers dans un contexte où l'on cherche à mieux cerner les responsabilités dans les nombreux dérapages qui ont émaillé l'enquête visant à retrouver Julie et Mélissa. On signalera cependant à M. Lesage que tous les arguments, toutes les questions que nous avons développés l'ont été sur la base de documents officiels, excepté l'affirmation selon laquelle cet enquêteur s'est intéressé à la mafia russe à Liège.

Une information qui vient, elle, du récit que nous ont fait les parents de Julie et Mélissa auxquels M. Lesage s'en confia, il y a quelque temps déjà.

Peut-être avons-nous été trop catégorique avec cet enquêteur de la BSR de Seraing en nous demandant s'il ne voulait pas "voir" certaines choses. Après tout, peut-être que cet homme n'est finalement, comme il le laisse entendre, qu'un exécutant des ordres venus d'en haut.

Est-ce moins grave? Chacun jugera. En tout cas, cela nous rappelle une conversation que nous rapportait naguère Carine Russo, la maman de Mélissa.

Elle demandait à l'enquêteur en question ce qu'il ferait si d'aventure, il devait tomber sur une personnalité importante dans un réseau de pédophilie: « C'est clair. Je jette l'info à la poubelle. Parce que, de toute façon, mes supérieurs la jetteraient eux-mêmes et moi aussi par la même occasion ». Un certain état d'esprit...

« Julie, Mélissa... fallait-il vous sacrifier sur l'autel de la juslice? »

Après cela, on ne nous fera pas croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes à la BSR de Seraing ou plus généralement dans le monde judiciaire liégeois. D'ailleurs, le document que nous publions maintenant, même s'il est court, en témoigne avec force. II s'agit d'une lettre adressée par M. Valère Martin à

Julie et Mélissa. M. Martin est l'un des subordonnés de l'adjudant Lesage et a ce titre, il œuvrait dans l'enquête visant à retrouver les deux pentes hiles. Très présent sur ce dossier depuis le 4 I' u i n 1995 cet homme s'est incontestablement investi dans son travail. Et comme beaucoup, il pleurait le jour où on a retrouvé les corps sans vie de Julie et Mélissa. Apprenant la terrible nouvelle, Valère Martin ressentit le besoin de mettre sa douleur sur papier, d'adresser un mot aux petites qu'il confia à leurs parents:

 «  Julie, Mélissa, La première fois que j'ai entendu prononcer vos prénoms était le 24 juin 1995. J'ai vu ensuite vos photographies. Ce qui m'a ému et fait travailler pour vous retrouver.

Ce sont d'abord vos yeux qui regardaient disant: « Monsieur, rendez-nous à nos parents ».

Vos yeux me faisaient confiance. En outre, vos parents me parlaient tellement de vous que j'ai bravé beaucoup d'interdits dressés par l'institution, dont tous devraient attendre la protection et la compréhension. Je me suis heurte à un mur, le sacro-saint secret de notre institution.

Fallait-il vous sacrifier sur l'autel de la "justice" et que l'on dise c'est malheureux ce qui arrive? Ceux qui m'ont interdit de travailler, de rencontrer vos parents n'éprouveront-ils jamais de la honte?

Vous ont-ils considérées autrement qu'un numéro de procès-verbal, je dis non. Je viens ici, mes chères petites, de vous écrire une partie de mes pensées.

Julie et Mélissa, un de vos parents m'a dit un jour que vous aviez trouve un nouveau tonton. C'est vrai, chaque jour je pensais à vous. Je voulais un jour vous reconduire chez vos parents, vous tenant par la main. En ouvrant la porte, vous auriez dit « Tonton Valère nous a trouvées ».

Je n'aurai pas le bonheur de voir votre sourire, de vous voir grandir, de pouvoir fêter la Saint-Nicolas et vos anniversaires et pouvoir allumer chaque année une bougie à votre gâteau.

Julie et Mélissa, de là-haut protégez vos parents, ils sont formidables. Vous serez toujours vivantes dans mon coeur. Je ne vous oublierai jamais.

Valère   » 

 

Dans ce mot sincère et touchant, on note plusieurs phrases lourdes de sens:

-- « J'ai bravé beaucoup de murs dressés par l'institution »;

--« Je me suis heurté à un mur »;

-- « Fallait-il vous sacrifier sur l'autel de la justice? »;

-- « Vous ont-ils considérées autrement qu'un numéro de procès-verbal, je dis non »;

-- « Ceux qui m'ont interdit de travailler, de rencontrer vos parents n'éprouveront-il, jamais de la honte? »

On l'imagine, les parents de Julie et Mélissa ne sont pas restés les bras croisés lorsqu'ils ont reçu cette lettre de Valère Martin. Ils ont tenté de le contacter à la BSR de Seraing mais, nous disent-ils, "désormais, il fait le mort. Il n'y a pas moyen d'obtenir d'explication".

Terminons par ce commentaire: on nous ferait un mauvais procès en nous taxant de mangeur de flics. En l'occurrence, ce serait même plutôt l'inverse. Nous n'avons rien de personnel contre les enquêteurs que nous citons dans nos articles. Ce que nous dénonçons, c'est un état d'esprit, un système qui conduit à la résignation. Et finalement à des échecs irréparables et insupportables pour tout le monde. II y aurait moins d'affaires Julie et Mélissa, moins de familles éplorées et définitivement mutilées, moins enfin d'enquêteurs démotivés et traumatisés si certains d'entre eux osaient enfin donner un coup de pied dans la fourmilière.

 

II y aura bientôt une commission parlementaire d'enquête qui pourra notamment entendre le témoignage des enquêteurs. Ne sera-ce pas l'occasion de prouver pour certains que Julie et Mélissa seront toujours vivantes"?

Ne sera-ce bas l'occasion de dire pourquoi un homme comme M. Lesage qui a voulu vouer sa vie à la justice en est arrivé aujourd'hui à dire qu'il jetterait certaines informations trop chaudes à la poubelle?

Ne sera-ce pas l'occasion aussi pour M. Martin de révéler publiquement l'identité de « ceux » qui lui « ont interdit de travailler »?

Évidemment, il est plus Facile d'évacuer les problèmes d'un revers de manche en annonçant le dépôt d'une plainte contre un journal. Et de reprendre le train-train quotidien puisque, de toute manière, le temps efface tout... En attendant une autre affaire Julie et Mélissa

Michel Bouffioux

 

 

 

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