mardi 16 septembre 2008

An et Eefje Les funérailles(«Meuse » 9 septembre 1996 pg 9)


An et Eefje Les funérailles

« La Meuse » du lundi 9 septembre 1996 page 9

Par deux fois, un soleil éclatant a frappé un cercueil blanc, samedi à Hasselt. Ravivant du même coup, si c'était encore possible, les sentiments de révolte et d'injustice parmi la foule venue en masse rendre un dernier hommage à An et Eefje.

Trois semaines après avoir porté en terre Julie et Mélissa, c’est encore une fois la Belgique tout entière qui a accompagné les deux jeunes Limbourgeoises jusqu'à leurs dernières demeures.

Et si l'émotion était sans doute moins à fleur de peau, la douleur n'en était pas moins aussi profonde.

Deux cérémonies, mais deux enterrements placés sous une même couleur: le blanc, symbole de l'espoir. Deux messes de funérailles aussi émouvantes mais à l'esprit quelque peu différent: plus intime pour Eefje, plus accusateur pour An, dont le papa a clamé à la face des autorités le sentiment unanime de gâchis: « Ces funérailles n'auraient jamais dû avoir lieu».

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La révolte du père d’An

« La Meuse » du lundi 9 septembre 1996 page 9

Durant un an, on nous a tout simplement ignores...a dit M. Marchal pendant la cérémonie

AUTRE église pour un même deuil, une même douleur partagée par des milliers de personnes. Il est 14 heures lorsque s'ouvrent, à la cathédrale Saint-Quentin d'Hasselt, les funérailles d'An Marchal.

Dans une atmosphère plus solennelle. Plus accusatrice aussi

Une fois encore, les parents des autres jeunes victimes, disparues ou assassinées, sont là pour soutenir Paul et Betty dans l'épreuve. Ils occuperont les places d'honneur dans l'église. Les parents de Julie sont présents aussi. Ceux d'Eefje n'ont pu venir: ils accompagnent leur fille au cimetière. Ici aussi, un camion de pompiers accompagné de cinq corbillards abondamment fleuris précède le véhicule transportant la dépouille mortelle d'An. Paul, le père, répond aux applaudissements en joignant les mains.

Les parents d'An ont également voulu consacrer le dernier hommage à tout ce que leur fille aimait dans la vie. A commencer par son amour des animaux, que rappelle de manière bouleversante la présence sur le cercueil

blanc de Snoopy, son chien en peluche. An l'avait laissé à Westende en partant assister au show d'hypnose. Pour ses parents, c'était un signe qu'elle avait disparu contre sa volonté...

Des chansons, émouvantes, vont arracher des larmes à l'assemblée. « Aujourd'hui, je parlerai de toi, avec des fleurs aux doigts. Avec mes mots à moi», chante la Liégeoise Rubie. Puis ce sera autour d'Helmut Lotti, chanteur vedette en Flandre, d'interpréter un bouleversant «Don t cry little child ».

Mais cette fois, contrairement aux funérailles d'Eefje, l'émotion se teinte d'amertume. De révolte, ouvertement exprimée. D'une démarche saccadée, les mâchoires crispées, Paul prend la parole. Pour remercier pour les innombrables marques de sympathie. Puis pour accuser: «An et Eefje n'auraient pas dû être enterrées aujourd'hui. Nous savons quand elles ont disparu. Nous ne savons pas quand elles sont mortes. Mais il est sûr que si on avait immédiatement fait le nécessaire, comme le fait aujourd'hui l'équipe Bourlet-Connerotte, cet enterrement n'aurait pas eu lieu. Pendant un an, nous avons critiqué et nous n'avons pas été entendus. Pendant un an, nous avons posé des questions, sans recevoir de réponses. Pendant un an, nous avons cherché,cherché, sans trouver quoi que ce sort. Pendant un an, on nous a simplement ignorés. Voilà pourquoi nous n'avons pas voulu que les autorités prennent place aux premiers rangs lors de cette cérémonie ». Dans l'assistance, tous les représentants des autorités,déjà présents aux funérailles d'Eèfje, ne peuvent qu'écouter

les ministres de la Justice De Clerck et de la Fonction publique Flahaut, représentent le gouvernement fédéral. Les deux membres du gouvernement flamand, le procureur général d'Anvers. L'aide du camp du Roi. Un dernier regret aussi, exprimé par le père d'An: celui de ne pas avoir pu organiser une cérémonie commune : «Nos deux filles auraient dû être ensemble ici. Tous les parents auraient dû s'asseoir côte à côte, ici, en tout honneur». A la sortie de la cathédrale, tous les parents des jeunes disparues tombent longuement dans les bras l'un de l'autre.

An sera ensuite inhumée au cimetière d'Hasselt. Sur sa pierre tombale, quelques mots gravés dans les deux langues: «Lorsque nous revenions de vacances, An disait: « On ne sait ce que l'on perd que lorsqu'on ne 'a plus ». Ce n'est que maintenant que nous comprenons ce qu'elle voulait dire ».

P.Hx.

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L’adieu à Eefje

« La Meuse » du lundi 9 septembre 1996 page 9

Sans espoir depuis longtemps, sa maman avait longuement mûri la manière de lui rendre un dernier adieu simple, tournée vers l'espérance

C'est dans l'intimité que les parents d'Eefje auraient voulu accompagner leur fille jusqu'à sa dernière demeure...

Mais comment priver Hasselt, et le pays tout entier, d'un désir tout aussi ardent de rendre un dernier hommage ému et unanime à cette autre victime innocente de la sauvagerie humaine? « An et Eefje ont disparu ensemble, ont subi leur calvaire ensemble, sont mortes côte à côte.

Pourquoi parlerait-on moins d'Eefje que d'An ? », confient des copines de classe d'une cousine d'Eefje, en gagnant la petite église Notre-Dame des pauvres. Une église bien trop petite pour pouvoir accueillir les quelque 3.000 personnes qui ont tenu à être là. Simplement.

Ils sont d'ailleurs tous venus, ces parents tragiquement unis par le drame de l'enfance disparue, massacrée. Qui pour certains espèrent encore, pour d'autres vivent avec l'atroce certitude. Les parents de Mélissa, la maman d'Elisabeth, la famille de Loubna. Les parents d'An aussi, malgré les funérailles séparées. Tous magnifiques de dignité, émus jusqu'aux larmes. Vivement applaudis par la foule à leur arrivée. Tout comme le sera Marie-France Botte, accompagnée de Claude Lelièvre, délégué général aux droits de l'enfant.

Il est 10 h 30 lorsque le cortège funèbre arrive. Un camion à échelle des pompiers et quatre corbillards chargés de couronnes et de bouquets précèdent le corbillard qui transporte le cercueil d'Eefje.

Ce cercueil que ne quittent pas des yeux les parents,les proches.

Atroce pressentiment: la maman d'Eefje avait mûri de longue date la manière de rendre un dernier adieu à sa

fille. «Bien avant la découverte des corps de Julie et Mélissa, elle avait perdu tout espoir de revoir sa fille vivante. Ce qui lui permettra sans doute de mieux surmonter le choc de la terrible certitude. Et d'éviter peut être de tomber dans un « trou noir », à l'inverse du papa, confient des membres de la famille.

L'adieu sera placé sous le signe de l'espoir. Tout entier tourné vers ce qu'Eefje appréciait dans la vie. Son amour du théâtre, que des garçons et des filles de la troupe Harlekijn, à laquelle appartenaient An et Eefje, viendront rappeler en déposant sept bougies, symboles des traits de caractère de la jeune disparue : paix, amour, confiance, simplicité, joie, justice et discrétion. Sa passion pour la musique aussi, interprétée par des professeurs du conservatoire d'Hasselt, où elle étudiait.

Des chansons enfin, celles qu'Eefje affectionnait. Koen Wouters, chanteur-vedette du groupe Clouzo, avait tenu spontanément à dire adieu à l'une de ses fans les plus fidèles.

C'est la maman d'Eefje qui prendra la parole. Sereinement, sans polémique. «Nous pensons à toutes les personnes mortes, disparues, oubliées », dira-t-elle simplement. Dans un travail de fin d'étude sur les soins palliatifs, Eefje s'était inspirée d'un philosophe, Silesius.

La lecture d'un de ses textes, après la communion, bouleverse : « Pourquoi avoir peur de la mort, puisque nous y sommes destinés.? Pourquoi devrais-je craindre ce qui ne fait pas peur? Comment aurais-je peur puisque la mort n'existe pas ? »

Il est midi lorsque la cérémonie prend fin. A la sortie du cercueil, des centaines de ballons blancs sont lâchés par la foule. Accrochées aux ficelles, des petites cartes souvenir reprenant quelques réflexions d'Eefje :

« Quand entendrons-nous à nouveau des jeunes chanter dans les rues, simplement parce qu'ils sont heureux de vivre? » Eefje repose désormais au cimetière de Kuringen, aux côtés de son petit frère Arjaan, mort à l'âge de deux ans.

P.Hx.

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Une compassion sans frontières

« La Meuse » du lundi 9 septembre 1996 page 9

SAMEDI, Hasselt avait aussi tenu à prendre le deuil qui frappe deux de ses familles. Les vitrines du centre ville affichaient le deuil. Comme ils l'avaient fait pour les parents de Julie et Métissa, c'est par millier que parents et enfants ont tenu à marquer, par leur simple présence autour des deux églises, toute leur compassion pour les familles Marchal et Lambreks.

Si l'émotion générale était moins manifeste qu'à Liège, elle n'en était pas moins aussi profonde.

Dans la foule, les mêmes sentiments d'impuissance, d'incompréhension, que suscite la découverte de l'horreur absolue, qui frappe aussi bien la Flandre que la Wallonie. Samedi, des Wallons et des Bruxellois avaient aussi tenu à se déplacer à Hasselt pour rappeler que le drame dépasse toutes les frontières.

Un drapeau beige accroché à la barrière Nadar, une jeune mère de famille, d'origine bruxelloise, est venue seule depuis le Brabant flamand: « Je n'étais pas allée aux funérailles de Julie et Mélissa. Mais je suis venue à Hasselt parce que justement, je craignais, après la très grande médiatisation des cérémonies â Liège, que ces deux enterrements-ci ne soit un peu moins répercutés. Je ne suis venue ni pour voir les cercueils, ni les larmes des parents. Je veux simplement montrer que la solidarité entre flamands et francophones est bien là dans ces moments épouvantables » .

Myriam Goetgeluck ne peut retenir ses larmes à la pensée du drame qui frappe toutes ces familles : « j'ai perdu un enfant, dans d'autres circonstances. Mais cela ne s'oublie jamais. Alors, vous pensez pour ces familles... Par qui vont-elles être portées, à présent?». La révolte la tenaille.

Elle est dirigée contre cette implacable bureaucratie responsable à ses yeux de ce qui s'est passé. Elle ajoute: «Aujourd'hui, il n'y a plus de valeurs humaines, et c'est cela qui nous tue. Je ne crois plus du tout â la politique. Je suis aussi venue pour montrer la masse. Pour que les choses changent».

Un peu plus loin, deux habitants d'Hasselt, d'origine marocaine. Aussi associés de manière intense à la douleur ou à l'angoisse des parents d'An et d'Eefje, de Julie et Mélissa. Ou de Loubna, d'origine marocaine comme eux. « Mais nous sommes là pour être ensemble avec tous nos camarades belges.

Notre coeur est avec eux. Il n'y a pas de Belges ni de Marocains dans le mal comme dans le bien. Nous partageons leurs joies comme leurs peines », clament Ahmed et Mohammed.

Révolte jusqu'à l'écoeurement. Comme ces jeunes membres de la troupe de théâtre, qui accompagnait An et Eefje lors de leur dernier séjour à la Côte:

« Quand on a signalé leur disparition â la police, on nous a ri au nez : «elles sont sûrement au lit avec des garçons!», nous a-t-on répondu ». Terrible gâchis.

Pierre Havaux

 

 

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