jeudi 17 décembre 2009

Un long été marqué par la couleur des anges( Libre Belgique du 19 décembre 1996 pg 6 et 7



Un long été marqué par la couleur des anges

La Libre Belgique du 19 décembre 1996 pages 6 et 7

On ne dit plus Julie sans penser Mélissa. On ne prononce plus An sans ajouter Eefje.

Où sont Élisabeth, Loubna, Nathalie, Sylvie et les autres ?

Soudain le silence, une minute immobile, lourde d'éternité. Les yeux qui se troublent, les larmes qui coulent, ça ne fait pas de bruit. Le temps arrête la grande rumeur du monde. Un ballon blanc dodeline au vent, bercé par ces mots d'amour aux enfants morts ou disparus, adressés par une mère, un père, une soeur - citoyens devenus héros, adoubés par la douleur.

D'où leur vient cette force, quand la vérité se dérobe et que, face aux interrogations les plus cruelles, les réponses défaillent?

Ce dimanche 20 octobre 1996, l'air vibre de mille larmes, de tant de souffrances, de révolte contenue.

Trois cent mille personnes, comme un seul homme, comme une seule âme. Les rues de Bruxelles résonnent, cathédrale à ciel ouvert. La marche blanche, couleur des anges, déroule son ruban d'innocence foulée au pied.

On ne dit plus Julie sans penser Mélissa. On ne prononce plus An sans ajouter Eefje. Les prénoms, déclinés par deux, liés à jamais, évoquent une horreur dédoublée, deux fois insupportable. Petites soeurs de calvaire.

Mais peut-on oser espérer, à rebours, que le martyre des fillettes a été apaisé, fût-ce de manière infime, par la présence de l'autre ? Des poussières de tendresse, des pépites.

L'ÉCRITURE DE JULIE, LA BOUCLE DE MÉLISSA

Julie et Mélissa. Il faisait doux, presque trop chaud le soir du 17 août 1996. Dans un jardin de Sars-la--Buissière, les enquêteurs déterrent les cadavres des deux petites filles disparues quatorze mois plus tôt à

Grâce-Hollogne. Mortes de faim après une longue agonie. Les images, les souvenirs s'entrechoquent.

Mélissa et Julie. Deux frêles silhouettes agitent la main sur le pont qui enjambe l'autoroute Liège

Namur, d'où les amies ont l'habitude de faire des signes aux automobilistes. Leur dernière promenade d'en

fants de 8 ans.

Julie et Mélissa. Une cache aménagée dans la cave d'une maison de Marcinelle : 2 mètres de long, 90 centimètres de large, 1,80 mètre de haut.

Un matelas. Elles ont dormi là, recroquevillées l'une sur l'autre, pendant des mois.

Sans doute leur dernière chambre d'enfer. Sur le mur, à hauteur de gosse, à côté de l'étagère qui servait de passe-plats, le joli prénom écrit au crayon noir, de la main de l'enfant : « Julie ». Dernier signe de la petite. Accrochée au bout de la chaîne autour du cou de Carine Russo, la boucle d'oreille retrouvée sur le corps de Mélissa. Comme un talisman

Mélissa et Julie. Amies inséparables qui se connaissent depuis la maternelle, suivent le même cours de danse et vont ensemble au patro. Écolières insouciantes qui préparent un spectacle de fin d'année, un mini-récital en play-back avec Audrey, une copine de classe. Mélissa, douce, timide et réservée. Julie, spontanée et expansive.

Julie et Mélissa. Recherchées pendant plus d'un an par des parents qui ont remué ciel et terre, seuls - tout

seuls - à les croire encore en vie et abandonnés à leur amour et à leurs certitudes par des enquêteurs qui ne

cherchent plus que des petites filles mortes.

L'ESPOIR, CONTRE VENTS ET RUMEURS

Aussi loin que mène le regard, infiniment, la marée blanche ondoie. Des perdes montent aux yeux des parents, éclaboussés par la vague humaine qui les transporte au-delà de la douleur. « Merci beaucoup, je vous embrasse, je vous aime ». Betty Marchal déclenche un tonnerre d'applaudissements.

Comment ne pas songer à ce douloureux 3 septembre venu confirmer l'obscur pressentiment des parents

d'An et Eefje ? Une légère bruine tombe sur Hasselt ce soir-là quand Pol et Betty Marchal, serrés étroitement l'un contre l'autre, enlacés dans une indicible tristesse, annoncent devant les caméras que l'autre corps retrouvé rue Daubresse à Jumet - l'autre maison de l'horreur - , est bien celui d'An. Le premier était celui d' Eefje. Le fragile espoir de retrouver vivantes les deux amies enlevées par la sinistre bande vacille brutalement.

Ils s'y accrochaient farouchement, contre vents et rumeurs qui s'engouffraient régulièrement dans la longue attente, au rythme des coups de pioche - coups de poing en plein coeur - dans la terre de Sars la Buissière de Jumet.

RETOUR A KAIN ET A BERTRIX

Paisible, dense et lente, la foule entoure les familles d'enfants assassinés ou disparus. Au micro, deux adolescentes lancent à leur tour un merci étranglé.

Les images qui remontent à deux mois reviennent s'imposer, implacables. On repense au 15 août 1996.

On revoit Laetitia dans une courte robe d'été et Sabine en chemisette s'engouffrer dans la voiture des gendarmes. La sinistre maison de Marcinelle, en lisière du chemin de fer et surplombée par un viaduc routier aux piliers de briques sales, s'imprime dans les mémoires. On ne sait pourtant pas encore que c'est là que

Julie et Mélissa sont mortes de faim...

L'heure est encore au soulagement on vient de sortir deux fillettes de l'enfer. Une enquête discrète, rapide

et efficace a mis les forces de l'ordre sur la piste de Laetitia, qui avait disparu à Bertrix, une semaine plus tôt.

Stupéfaction des gendarmes quand ils découvrent, séquestrée avec elle dans la cave de Marcinelle, la petite

Sabine disparue à Kain deux mois plus tôt.

Retour à Bertrix. Encore des images fortes. Derrière la fenêtre de sa maison, Laetitia, très mince, très blanche, en tee-shirt et en short, comme n'importe quelle adolescente au coeur des vacances d'été. On la

sent tendue, craintive derrière son sourire.

Retour à Kain. Une petite blonde, blottie contre son papa, plus fluette encore que sur les affiches de « Marc et Corine », s'abritant derrière son bras des fIashes et des regards. « Ma maison, ma maison. Oh, vous m avez

manque», sanglote l'enfant tombée dans les bras de sa maman, de sa soeur, de sa grand-mère.

A la foule qui se presse devant la porte familiale de la cité du Renard, Sabine dit en pleurant : « Vous avez tous été très gentils ».

L'ESPOIR ? UN MOT TROP BEAU...

Ce dimanche 20 octobre, la foule est encore là, qui porte l'enfant venue marcher pour tous les autres gosses violés, abusés, maltraités, torturés, assassinés...

Une cruelle litanie de prénoms venus s'ajouter au premier de la série des enfants volés : Élisabeth, disparue à Namur le 20 décembre 1989. Elle avait 12 ans.

Cela fait bientôt 8 ans que Marie Noëlle Bouzet n'a plus aucune nouvelle de sa fille. L'espoir ? « C'est un mot trop beau, qui n'existe plus pour moi ». Morte ou vivante ? Elle veut savoir, sortir de cette incertitude qui pompe l'énergie, incapable de faire le deuil de sa fille, refusant au contraire de le faire, de toutes ses forces.

«Merci d'être venus si nombreux pour cette marche blanche, silencieuse, celle des fleurs et des résistances, des papas et des mamans, de la force tranquille ». C'est elle qui a eu l'idée de rassembler les citoyens autour des parents.

LE VILAIN CONTE DU PETIT CHAPERON BLANC

Au comble de l'émotion, Nabela articule à grand-peine quelques phrases à propos d'un petit oiseau de 9 ans qui a quitté le nid en août 1992 et que la famille attend en vain depuis 4 ans. La grande soeur de Loubna ne dira qu'un mot de plus, en deux langues : « merci », « choukran ».

Reviennent en mémoire des bribes du vilain conte du petit chaperon blanc : une fillette qui se rend au grand magasin pour acheter un pot de yaourt, un homme qui sort précipitamment d'un café au passage de l'enfant, la rue qu'elle traverse, plus dangereuse qu'un bois...

Mais qui est le méchant loup ? Et que fait le garde champêtre ?

Loubna n'est jamais revenue à la maison. Où est-elle aujourd'hui ? Et où sont donc Élisabeth, Nathalie, Sylvie, Ken, Gevrije, Liam, Kathryn... ? A chaque pas se détachent un visage, un sourire, une mèche de cheveux. Lâchés au vent, mille ballons blancs grimpent dans le ciel, au-delà des nuages, se réfugier tout près des anges.

Annick HOVINE.

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