samedi 14 novembre 2009

Bruxelles blanche de monde («Le Soir» 28 décembre 1996 pg 6)




Bruxelles blanche de monde

« Le Soir » du samedi 28 décembre 1996 page 6

Le dimanche 20 octobre, 300.000 personnes expriment leur colère dans la dignité.

Onze heures du matin. 3 heures avant le début de la manifestation.

Ils sont déjà plus de vingt mille rassemblés le long du boulevard Léopold II et du boulevard Jacqmain.

Et les gares n'en finissent pas de rejeter leurs vagues humaines. Vers 12 h 30, il n'est déjà plus possible d'approcher du podium où doivent parler les parents, organisateurs de la marche.

Ballons blancs par milliers, visages grimés de blanc, casquettes blanches où l'on a fixé une photo de

Julie et Métissa, vêtements blancs et surtout des fleurs. (...)

Peu après 13 heures, les parents prennent la parole: « Quand j'étais petite, on me disait toujours que la foi déplace des montagnes et je ne comprenais pas ce que cela voulait dire. Aujourd'hui, je le comprends, » lance Marie-Noëlle Bouzet sous un tonnerre d'applaudissements.

« Vous êtes la chaleur de notre pays, » dit le père d'An Marchal qui annonce qu'après la marche blanche il poursuivra, avec les autres parents, la résistance, si on me laisse faire, ajoute-t-il.

Enfin, Nabela Benaïssa, la soeur de Loubna, visiblement émue explique : « Nous avions un petit oiseau de neuf ans et demi qui a quitté le nid et depuis nous l'attendons. » Elle ajoute : « Je vais à présent parler dans une langue qui est aussi celle de beaucoup de gens ici: l'arabe. » Elle se fait applaudir à tout rompre. (...)

Sabine avance alors sur le podium. Elle pleure et n'arrive qu'à lancer un bref merci avant de disparaître.

La chanson de Yves Duteil « Pour les enfants du mon de entier», chantée par le même petit François lors des obsèques de Julie et Mélissa remplit la place de l'Yser. Certains chantent, d'autres pleurent. Le silence est brusquement impressionnant.(....)

Une trentaine de policiers tentent péniblement de fendre la foule. En cercle, ils protègent tant que faire se peut Nabela et Gino Russo qui avancent péniblement.

- Continuez, crie-t-on de la foule ... On est avec vous... on vous aime.. , Courage. ..

Comme une madone, Nabela sourit, et illumine la foule d'un regard qu'elle offre à chacun comme un précieux cadeau. Je savais qu'il y aurait du monde, dit-elle, mais pas à ce point. Ça fait vraiment chaud au coeur.

Gino Russo la suit, avec le regard souriant mais triste qui lui dévore les traits depuis la Cour de cassation.

- Tenez bon, lui crie-t-on pour la millième fois dans la foule. Vous aussi, répond-il, et si vous êtes là, nous on tiendra.

Puis la foule les ballotte, les bouscule, les emporte, les dévore. Des milliers de mains se tendent vers eux. Pour leur tendre un billet, un poème, une longue lettre.

Jean-Denis Lejeune est l'un des derniers à déchirer la foule. Comme les autres, tout montre qu'il a sa place ici parmi ces gens, qu'il est d'entre eux. Il est submerge par l'émotion, la fatigue, le bonheur. Cela se voit dans ses yeux rougis, dans son sourire stupéfait. (.1)

Puis soudain, un torrent de sentiments envahit Jean-Denis Lejeune qui lâche: « C'est le plus beau jour de ma vie... après la naissance de ma fille. »

On diffuse les messages enregistrés des parents. On lance les derniers chiffres de participation : Nous sommes 275.000! Vous pourrez dire nous y étions. Nous avons participé à un événement d'une portée mondiale.

Article paru le 21 octobre

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Légende photo :

Bruxelles s'habille de blanc, le dimanche 20 octobre, à l'occasion de la « Marche blanche». Pendant des heures, une marée humaine prend possession de la ville. Cette véritable armée de la solidarité mobilisée pour un supplément de justice et une conquête de la vérité applaudie à tout rompre les familles des victimes. Seule ombre au tableau : le nom de Loubna Benaïssa a été malencontreusement oublié sur le tableau où figurent les prénoms des enfants assassinés ou disparus.

Photos Alain Dewez, Jean Wouters et René Breny.

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Jean-Luc Dehaene prend des engagements

« Le Soir » du samedi 28 décembre 1996 page 6

Alors que la « Marche blanche» s'achève, le Premier ministre reçoit les familles.

Il est 15 h 45. Soudaine effervescence devant la résidence du Premier. Un minibus transportant la délégation (des parents des victimes) vient d'arriver. (...) Dehaene les reçoit dans la courette. Bienvenue, lance-t-il, sonore, rayonnant. Il serre la main de Laetitia et de Sabine, chargées de fleurs, et que le protocole a placées en tête du mini cortège. Paternel, le «Premier» embrasse le frère de Julie Lejeune qui lui tendait le front. (..,)

Vers 17 h 45, Jean-Denis Lejeune et Nabela Benaïssa apparaissent sur le pas de la porte.

Jean-Denis Lejeune: « //» nous a dit que le monde ne s'était pas fait en un jour, on en est conscient, mais... Puis, cette sentence: C'est !a première fois qu'on a une aussi bonne réunion, décrète !e papa de Julie.

Pour une fois, on a du concret! Une fois les parents partis, le premier ministre fera le point.

J'ai d'abord félicité les parents pour la façon digne et sereine avec laquelle s'est déroulée cette manifestation, lance t'il, avant d'indiquer qu'il a « pris un quadruple engagement».

1. L'enquête ira jusqu'au bout.

Il faut être clair là-dessus, déclare Dehaene. Même s'il est vrai que ça, c'est la responsabilité de la Justice.

2. L'enquête sur l'enquête ira jusqu'au bout. Et là où des fautes auront été commises, des sanctions seront prises, promet le « Premier ».

3. Rappelant que deux projets de lois viennent d'être déposés (pour créer un fonds d'aide aux victimes et pour former un collège des procureurs), le Premier ministre ajoute que le Conseil des ministres de vendredi (25 octobre) prochain planchera sur la révision de l'article 151 de la Constitution, afin de mettre fin à la politisation des promotions dans la magistrature (à l'instar de ce qui vient d'être décidé pour le recrutement des magistrats).

4. D'ici au début de décembre, au plus tard, un « Conseil des ministres spécial » se réunira. (...) Notamment pour renforcer le droit des victimes.

Ce « Conseil des ministres spécial » étudiera aussi la possibilité de créer un centre de recherche des enfants disparus, bâti à l'image de l'exemple américain. (...) Avant de s'éclipser, Dehaene s'est dit satisfait de cet entretien.

Mais il faut éviter les malentendus, dira-t-il, en soulignant que la plupart des engagements faisaient déjà l'objet de réflexions au sein du gouvernement, mais que les événements de l'été ont accéléré le mouvement.

Avec la pression, on ira plus vite...

Article paru le 21 octobre

Légende photo :

Jean-Luc Dehaene accueille les familles des victimes. Le frère de Julie lui tend le front. Le Premier l'embrasse. Photo Alain Dewez.

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