mardi 2 juin 2009

UN TCHERNOBYL JUDICIAIRE (Télé Moustique du mercredi 13 novembre 1996 pages 26 et 27)



UN TCHERNOBYL JUDICIAIRE !

Télé Moustique du mercredi 13 novembre 1996 pages 26 et 27

Dès le 9 août 1995 (voir TM 3693), soit très peu de temps après la disparition de Julie et Mélissa, la gendarmerie, qui considérait déjà Dutroux comme un suspect « très intéressant », avait pourtant décidé de travailler sur ces disparitions en dehors du dossier d'instruction dirigé à liège par la juge Doutrewe. Or, selon les gendarmes, il n'existe aucun compte-rendu de la réunion déterminante du 9 août organisée par le BCR durant laquelle fut prise cette décision ! Étonnant, non ?

Depuis plusieurs semaines, Télémoustique tente de faire la lumière sur les trop nombreux dysfonctionnements qui ont émaillé les enquêtes relatives à Marc Dutroux. Produisant de nombreux documents confidentiels, nous avons déjà évoqué les certains silences étonnants du parquet de Charleroi, l'attitude inhumaine et le manque d'investissement de la juge d'instruction liégeoise Martine Doutrewe, les rétentions d'informations coupables de la gendarmerie vis-à-vis du dossier d'instruction liégeois...

Cette semaine, nous publions le contenu pour le moins étonnant de plusieurs autres documents confidentiels. Ils mettent en cause tant la gendarmerie que la PJ de liège prouvant une nouvelle fois que l'enquête visant à retrouver Julie, Melissa, An et Eefje, est un énorme ratage, un véritable Tchernobyl judiciaire dont les responsabilités sont multiples. Enfin, nous évoquons aussi l'une des pistes avortées de l'enquête "Julie et Mélissa", dans laquelle on découvre l'intervention d'un enquêteur de la PJ de Bruxelles mis en cause actuellement dans le cadre du dossier... Loubna Benaïssa.

Dès le mois de juillet 1995, la gendarmerie de Charleroi avait fait le rapprochement entre la disparition de Julie et Mélissa et Marc Dutroux. Si on s'en réfère aux documents internes produits par la gendarmerie, cette piste était ensuite rapidement étayée par les déclarations d'un informateur Claude Thirault. Plusieurs devoirs étaient ensuite accomplis par la gendarmerie sans qu'elle en avertisse la juge d'instruction Martine Doutrewe alors que, pourtant, l'objet des recherches en cours ne faisait pas de doute.

En témoignent d'ailleurs divers documents. Tel par exemple, ce fax qui part de la BSR Seraing vers la BSR de Charleroi (Section Moeurs), le 28 juillet 1995 et qui est libellé: "Objet: Demande de renseignements. Réf.: Disparition JULIE et MELISSA: P.V. initial 40.61.101.045/95. dd. 24/ 06/95. Bde GRACE-HOLLOGNE. Dossier 95/95 de Mme le J.1. DOUTREWE. Ou encore la réponse de la brigade de Charleroi datée du 4 août 1995, dans laquelle on lit "Transmission de renseignements. Disparition Julie et Mélissa" avec de nouveau le numéro de notice du dossier d'instruction mené à Liège.

Le 9 août 1995, le Bureau central de recherches de la gendarmerie envoie un fax aux gendarmerie de Thuin, de Seraing, de Namur et de Charleroi. La case "Info" de ce document que nous possédons est vierge. Signification: il n'a pas été transmis pour information à la juge d'instruction chargée du dossier Julie et Mélissa. Pourtant l'objet de la réunion, tel qu'il est précisé dans ce document,l'adjudant Guida Van Rilar est tout à fait explicite « Dans le cadre de la disparition de Julie et Mélissa (Dutroux), vous êtes invité à une réunion organisée le 09 août 1995 à 10 hrs dans les locaux de la BSR de Charleroi. Veuillez nous faire parvenir les noms des participants à cette réunion pour aujourd'hui à la Sec Crim Pers ».

Que se dit-on entre gendarmes lors de cette réunion? Difficile de le savoir car s'il en existe la convocation, fournis par l'état-major, ainsi qu'un document du 16 août qui, lui, fait référence à cette réunion du 9 août, par contre, il n'existerait pas de compte-rendu écrit de la réunion proprement dite. Dommage, car si un tel document existait, on connaîtrait enfin le détail de discussions qui ont provoqué l'un des tournants importants de l'enquête.

A propos de cette réunion, l'adjudant Gilot de Grâce-Hollogne écrivait le 20 août dernier dans un rapport de synthèse sur l'opération Othello (voirTM 3688): "Cette réunion de coordination confirme tous les renseignements obtenus sur Dutroux Marc et dégage les suspicions qui pèsent sur celui-ci dans le cadre des enlèvements en général. A l'issue de cette réunion, un complément d'information est demandé à tous les participants".

C'est un récit pour le moins minimaliste de ce qui s'est passé ce jour-là puisque nous savons aujourd'hui, et cela est prouvé par un document rédigé le 16 août 1995 par le capitaine Bal que dès cette date une "hypothèse" a été "retenue" sous la direction du BCR de la gendarmerie: "A savoir, sous le motif de vols, obtenir des mandats de perquisition afin de s'assurer du passage ou de la présence d’enfants dans une des demeures ou dépendances de Dutroux".

A priori, il s'agit là d'une décision pour le moins incompréhensible. Si le but est de perquisitionner chez Dutroux pour s'assurer de la présence d'enfants, un dossier « enlèvement d'enfants » existe à Liège et il suffit de rédiger un procès-verbal et de demander un mandat au juge qui en a la charge! Mais, on le sait, les gendarmes - qui affirment avoir informé "verbalement" Mme Doutrewe - préféreront délocaliser l'enquête à Charleroi afin d'entamer une "mise sous observation", l'opération Othello. De la sorte, ils pouvaient bien entendu prendre Dutroux en flagrant délit ou découvrir une infraction "vol" permettant d'ouvrir un dossier chez un juge carolo et enfin d'obtenir un mandat de perquisition...

Une manière de faire plutôt hasardeuse alors que l'on pouvait craindre dès le mois d'août que Dutroux détienne des enfants chez lui. Enfermés dans ce système qui ne leur permettait pas d'obtenir de mandats d'un jupe que ce soit par exemple afin de perquisitionner chez Dutroux ou de vérifier ses comptes bancaires, les gendarmes devront attendre jusqu'en dé cambre 1995 et "bénéficier" de l'arrestation de Dutroux dans un dossier "vols" pour enfin aller tenter de découvrir ce qui se passait dans les maisons de Marcinelle et d'ailleurs...

Encore une fois, il serait fort intéressant de savoir ce qui s'est dit exactement à la réunion du 9 août 1995 où fut décidé cette stratégie. Mais si l'on en croit les déclarations d'un enquêteur de la gendarmerie concerné par l'enquête Julie et Mélissa faites dernièrement devant le Comité P, l'organe de contrôle de police, aucun document écrit ne permettrait de le vérifier.

Le 4 octobre dernier, Valère De Cloet, membre effectif du Comité P interrogeait donc le maréchal des logis Michaux:

V.C. - Le 9 août 1995, il y a une réunion de la BSR Charleroi, organisée par le BCR. Qu'est-ce qu'il y a été dit et / ou décidé?

Michaux. - Je tiens à préciser que je me suis rendu le 7 août 1995 dans le cadre d'une autre affaire à Bruxelles et j'en ai profité pour passer au BCR, section patrimoine et à la section moeurs. J'ai exposé le problème, dont ils étaient parfaitement au courant, dans cadre de l'enlèvement Julie et Mélissa. Nous avons eu une discussion et un échange d'idées. Le lendemain, j'ai fait part de cette discussion à mon officier (le commandant Legros). En définitive, la décision est bine d'organiser une réunion le 9 août à la BSR de Charleroi en y invitant toutes les parties concernées, à savoir le BCR Seraing - cellule de Grâce-Hollogne, Thuin, Namur, mon collègue Pettens, le capitaine Bal et moi même.

Aucune décision n'est prise au cours de cette réunion. Il s'agit d'une réunion de concertation au cours de laquelle chacun a donné les éléments dont il disposait en rapport avec Dutroux et Martin (épouse) mais également en ce qui concerne les cinq immeubles qu'ils détenaient. Cette réunion dure environ une heure. Il n'y a pas de rapport ou de compte-rendu de cette réunion mais ultérieurement soit le 16 août 1996, le capitaine Bal rédigera un rapport de synthèse. Je ne suis pas au courant de la note établie par le BCR.

(NDLR: Où est cette note?) Il est possible que l'on ai parlé de la possibilité de transmettre cette affaire à Liège mais je n'en ai pas le moindre souvenir, cela m'étonne cependant car des devoirs complémentaires ont été demandés à chacun lors de cette réunion" (...).

V.C. - Qui a pris la décision de l'hypothèse retenue?

Michaux. - Le document daté du 16 août 1995 JED/208/M a été rédigé suite à la réunion du 9 août et après avoir collationné les différentes informations provenant des participants à cette réunion. Une hypothèse est retenue. Lors de la réunion du 9 août l'informateur via Pettens avait stipulé que Dutroux continuait ses activités délictueuses (vol, escroquerie, recel,...) et ce comme par le passé. C'est suite à cela que l'on retient comme hypothèse de "coincer" Dutroux sous l'aspect "vol" et ce, afin de pouvoir perquisitionner dans ses maisons. C'est une déduction logique qui a été tirée de la réunion du 9 août 1995. A ce moment-là, on ne détenait aucun élément infractionnel pour relier Dutroux à l'enlèvement de Julie et Mélissa et les informations que nous détenions via l'informateur ne pouvaient pas être utilisées vu le danger réel que leur utilisation présentait pour l'informateur et sa famille.

Une argumentation contestable, non seulement par la situation de danger extrême dans laquelle se trouvaient les petites victimes de Dutroux, mais aussi par le fait que dès le dix août, il y a un deuxième informateur sur Dutroux et même un troisième en septembre, comme nous le révélons par ailleurs. Et qu'enfin, l'exemple actuel de l'affaire Cools démontre bien que des renseignements utilisables peuvent être consignés dans un P-V d'une instruction tout en préservant l'anonymat des informateurs.

Interrogé lui aussi par le Comité P sur la réunion du 9 août, l'adjudant Gilot de Grâce-Hollogne déclarait en octobre dernier: "Je n'ai pas assisté à la réunion du 9 août, mais Monsieur Lesage (une autre gendarme de la Cellule Julie et Mélissa) et moi-même en recevons rapport". Il faut en conclure que ce n'était sans doute pas un "rapport" écrit...

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