lundi 18 mai 2009

Sart la Buissière : « Un si joli petit village monsieur ! »(« Télé Moustique » 31 octobre 1996 pages 34,35 et 36)


Sart la Buissière : « Un si joli petit village monsieur ! »

« Télé Moustique » du jeudi 31 octobre 1996 pages 34,35 et 36

Sars-la-Buissière, un petit village bucolique du Hainaut à l'écart des bassins industriels sinistrés, s'est retrouvé au coeur de l'été sous les feux des médias.

Deux mois se sont écoulés depuis la découverte des corps de Julie et Mélissa. Après le choc, la vie a repris son cours. Mais pour les habitants de Sars, plus rien ni personne ne sera comme avant.

Vous étiez près de nous et nous ne le savions pas. Comment imaginer de telles horreurs? Et encore aujourd'hui,nous sentons la tristesse nous envahir. Et nous vous disons à toutes les deux au revoir''.

Signé: Mélanie, de Sars la-Buissière. Cet hommage à Julie et Mélissa, retrouvées le 17 août dernier dans une des maisons de Marc Dutroux, est extrait d'un livre de condo léances offert aux visiteurs à l'entrée de la petite église de Sars, comme disent les habitants. Les centaines d'autres sont de la même eau.

Certains messages sont en néerlandais. D'autres en italien. Mais tous les auteurs, anonymes ou non, se rejoignent dans la douleur, soutiennent les parents, les familles, pleurent les petites filles.

On cherchent à comprendre comment un être humain peut faire aussi mal.

Quelques-uns se révoltent aussi. Ainsi, ce cri: "Voila à quels débordements mène une politique gangrenée par l'argent fout-puissant. Que chacun agisse de façon qu'il en soit dorénavant autrement. Que renaisse la solidarité. Pour que Julie et Mélissa ainsi que An et Eefje ne soient pas mortes pour rien."

Mais la plupart sont sous le choc. A l'image des habitants de cette petite commune hennuyère de 700 à 800 âmes - faisant partie de l'entité de Lobbes, située à un jet de pierre de la commune "maudite" - qui ne comprennent toujours pas "comment cela leur est arrivé"

"Je n'ai pas peur de vous le dire, j'ai pleuré. Comme tout le monde"

Sortant du cimetière jouxtant l'église, un vieil homme s'arrête. Dans ses mains puissantes, quelques bouquets de fleurs fânees. Pour parler, il préfère s'asseoir sur les marches de l'église. "J'ai 75 ans, et j'ai mal au dos, s'excuse-t-il. Il dépose ses gants à ses pieds. Je n'ai pas peur de vous !e dire, j'ai pleuré. Comme tout le monde ici. Personne ne soupçonnait rien du trafic de petites filles , mais tout le monde savait que Dutroux était un voleur. Mais on avait peur. Quant à Nihoul, ma fille l'a vu deux, trois fois au café qui jouxte la maison de Dutroux." Puis, après un moment de pause, il s'énerve, son ton monte. II est furieux: "Comment cela est, Bon Dieu, possible, Monsieur? Je ne suis pas partisan de la peine de mort, mais dans des cas pareils, y a-t-il une autre solution? Et puis, ces milliers de cassettes vidéo qui ont été saisies, pourquoi ne les montre-t-on pas? C'est sûr, c'est qu'il y a des gens haut placés et très importants dessus. Dutroux doit être protégé."

Avant de partir, il ajoute encore: "Des gens comme Nihoul, Dutroux et Martin ont pu consulter leur dossier, alors que les parents ont dû attendre une éternité pour pouvoir y avoir accès. Je ne suis pas malin, mais il faudraqu'on m'explique! "

Expliquer. Ou, du moins, tenter d'expliquer et de comprendre. C'est ce que les habitants de Sars-la-Buissière font depuis deux mois. le traumatisme est profond et palpable. L’affaire est devenu le sujet de conversation. Entre eux, les gens ne parlent plus que de Dutroux, de sa maison - qui donne sur la place communale, coincée entre le garage de Max Baudson et une demeure particulière où habite une vieille dame octogénaire -, des raisons pour lesquelles "on" n'a rien vu, rien compris. Hors de leur commune, les gens n'osent plus dire où il habitent. Ou alors, du bout des lèvres. Devant sa maison, située sur la hauteur de la place, une femme sort le courrier de sa boîte aux lettres. la cinquantaine, enroulée dans un tablier à petits carreaux blancs et bleus, le visage poupin et énergique, elle ne comprend pas l'hostilité des "étrangers".

Après la découverte des corps dés deux petites, Sars-la-Bussière a été véritalement envahi par une foule nombreuse, comme un gigantesque tuyau qui aurait déversé un flot d'humains. Journalistes, policiers, gendarmes, curieux. Des personnes anonymes aussi, simplement désireuses de se recueillir et de déposer des fleurs en hommage. Tous se pressaient.

"Dans les premières semaines, il y avait un monde fou. Certains d'entre eux nous agressaient: "Pourquoi n'avez-vous rien vu, rien fait? Vous étiez à côté"... "Mais que vouliez-vous que l'on fasse?" "Je me sens un peu libérée. J'ai l'impression d'avoir fait quelque chose"

Elle renoue son foulard blanc, souvenir de la Marche blanche du 20 octobre à Bruxelles, avant de poursuivre. "Dutroux, je ne l'ai personnellement aperçu qu'une fois. Il a entrepris ses travaux en mars. A cette époque de l'année, il fait froid, tout le monde est calfeutré chez soi, les volets sont fermés. On ne le voyait jamais, puisqu'il venait à Sars le soir, à la nuit tombante. La seule chose que l'on savait de lui, c'est que ses chiens hurlaient à la mort. Une plainte aurait même été déposée, mais c'est tout. Le seul moment où l'on aurait pu l'apercevoir, c'est quand il sortait ses poubelles le mercredi. Encore aurait-il fallu être à l'extérieur ou à sa fenêtre. Quand il était là..." Depuis les événements de la mi-août, elle a perdu six kilos. Stress? Inquiétude? Sentiment de culpabilité? Peut-être. Elle a même été consulter son médecin, lui a rappelé que, depuis le début de l'année, elle faisait des rêves pour le moins...troublants. Toujours les mêmes.

Dans le premier, elle se voyait coincée dans un sous-terrain; dans le second, elle oubliait d'aller nourrir des enfants...

Mais la Marche blanche semble avoir eu sur elle un effet cathartique. "Depuis cette manifestation, je me sens un peu libérée. J'ai l'impression d'avoir fait "quelque chose"."

Bientôt une stèle à la mémoire de Julie et Mélissa

Chaque habitant de Sars-la Buissiere semble ainsi avoir trouvé "sa" thérapie. Une telle s'est rendue à Marcinelle, tel autre s'est mêlé aux 300.000 manifestants de la Marche blanche de Bruxelles. Deux cars furent affrétés pour permettre aux habitants de Sars d'y participer. En tout, ce sont 80 personnes, pratiquement toutes de Sars, qui voulurent "en être".

Soit environ 10 % de la population. "Ce jour-là, raconte un habitant, deux cavaliers ont fait le tour de la place et se sont arrêtés devant la maison de Dutroux. Puis, ils se sont découverts et se sont recueillis en silence." Comme pour exorciser un vieux démon, la commune devrait bientôt ériger une stèle à la mémoire de Julie et Mélissa.

Un monument du souvenir. Probablement devant l'église. "Les parents ont refusé qu'elle soit installée sur la place communale devant la maison de Dutroux", explique cet homme.

Pourtant, nous avons pu le constater de visu, les lieux du drame ne se prêtent pas vraiment à une surveillance aisée. II est normal que rien n'ait transpiré. Tant la configuration de la maison - dont l'entrée est barrée par une grande porte en fer et à laquelle on n'accède que par l'arrière - que les habitudes extrêmement discrètes de Dutroux, qui avait acheté sa maison trois ans auparavant au frère du garagiste Baudson, ou encore l'absence de casier judiciaire connu, n'incitaient pas à s'inquiéter outre mesure. Par ailleurs, la plupart des habitants de Sart n'ont vu Dutroux et sa femme que le 13 août dernier, jour de son arrestation.

On ne peut décemment comparer la situation à Sars à ce qui s'est déjà produit dans d'autresvillages, où sévit, à la connaissance de tous, un pédophile, par exemple, et où la population se tait, de peur du qu'en-dira-t’on, par désintérêt, de crainte qu'une éventuelle arrestation ne fasse rejaillir l'opprobre sur chacun de ses habitants et ne souille la réputation du village. Ici, personne ne savait rien, ne soupçonnait rien. D'où, après la macabre découverte et surtout, après la procession des petits cercueils à travers le village, le sentiment d'incrédulité qui a saisi la population tout entière. Une population hébétée, Frappée de plein fouet par le drame. Une population qui ne cherche même pas a trouver une échappatoire en arguant du fait que Dutroux était un "étranger" au village, puisque effectivement celui-ci était officiellement domicilié à Jumet. C'est sa femme, Michelle Martin, qui était enregistrée à Sars.

« J'estime qu'on aurait dû nous prévenir que Sars abritait un pédophile »

Cette vieille dame, qui n'a pas connu d'autre domicile que celui qu'elle occupe aujourd'hui juste en face de l'église, résume parfaitement le sentiment général. "Je ne l'ai jamais vu, dit-elle, semblant éviter de citer le nom du monstre. Dernièrement, à Nivelles, j'ai eu honte de dire que j'étais de Sars-la-Buissière. Mais qu'y puis-je, Monsieur? Je ne vais quand même pas déménager à mon âge! Il était connu dans la région pour ses vols, c'est tout. Bien avant son arrestation l une de mes amies me disait de fui: "C'est peut-être bien un voleur, mais quand même pas un assassin!" On ne savait rien de lui, sinon qu'il travaillait la nuit. C'était bizarre, mais on ne savait pas grand-chose. Vous savez, je ne lis pas les journaux, mais chaque fois qu'on en parle à la télévision, on y repense.

Dans le village, on ne parle que de cela..." Adossée à sa façade, elle semble réfléchir. Le soleil est haut dans le ciel. Il fait très beau pour un mois d'octobre. Elle est à l'ombre. "En rentrant chez moi, dit-elle enfin, je suis passée dernièrement devant la maison de Dutroux. Il faisait noir, la nuit tombait. Eh bien, moi qui ne suis pas peureuse, je n'étais pas tranquille. Alors qu'il a été arrêté..."

En substance, ce qu'on savait sur Marc Dutroux tient à très peu de chose. II s'affairait, surtout la nuit, à ciel travaux dont on ignorait tout; il possédait deux grands chiens (que les policiers, venus l'arrêter, ont dû neutraliser, à l'aide de seringues hypodermiques) qu'il parquait au grenier et qui hurlaient à la mort; aucun des trois enfants que lui a donnés Michelle Martin ne fréquentait l'école du village; un jour une ambulance est venue prendre sa belle-mère - la mère de Michelle Martin - pour l'emmener à l'hôpital. Dutroux lui aurait conseillé de ne pas consommer la nourriture et les boissons qu'on lui présentait et lui ap portait lui-même de quoi se sustenter. II aurait acheté sa maison pour une valeur de 1,5 million au frère du garagiste Baudson, parti en Amérique latine après la faillite de son entreprise de machines agricoles.

C'est tout. Et c'est peu. On savait aussi - et surtout – que c'était un voleur. Après son arrestation, on retrouvera d'ailleurs chez lui l'ensemble des objets qu'il avait dérobés dans une maison des alentours.

Dans le village, cette nouvelle provoqua moins l'inquiétude qu'une certaine hilarité. "Voilà, maintenant, Mauricette a retrouvé sa salle de bain et ses radiateurs!" Plus personne n'ignorait que Sars abritait un voleur. Mais de là à imaginer qu'il était la cheville ouvrière d'un réseau de pédophiles! Une dame, pourtant, s'insurge

contre l'absence d'information sur le passé de Marc Dutroux, connu des autorités judiciaires. Pour elle, la population aurait dû être avertie qu'elle abritait un pédophile. "Il" avait quand même déjà violé des gamines et avait été condamné plusieurs années auparavant. J'estime qu'on aurait du nous prévenir.

Comment pouvait-on imaginer qui était cet homme d'autant plus que les filles avaient été détenues à Marcinelle et pas à Sars." Puis, après un moment, elle ajoute: "C'est affreux quand je pense a ce que les petites ont dû endurer"...

« Dans cent ans, on parlera encore de Sars-la-Buissière . Personne n'oubliera »

Aujourd'hui, dans la petite commune, le calme semble être revenu. Le calme après la tempête. Les journalistes ont quitté la place, des policiers ou des gendarmes viennent de temps à autre, quelques voitures de passage s'arrêtent encore parfois devant "la" maison, regardent, puis repartent. Mais Sars est redevenu un petit village comme les autres. Avec son école, ses enfants, ses moutons qui paissent, ignorant du drame qui s'y est joué, son curé, qui viendra bientôt s'installer à côté de l'église, ses petites statues de la Sainte Vierge disséminées un peu partout. Les arbres sont beaux les pâtures, surtout sous le soleil automnal, invitent à la paresse. Sars est un beau petit village,dont la quiétude ne semble troublée que par le rare passage d'une voiture ou d'un tracteur. Commune agricole, Sars a progressivement perdu ses fermiers. A quelques pas de la place du village, une ferme est à vendre. Trouvera-t’elle preneur après ce qui s'est passé?

A l'étude du notaire chargé de trouver acquéreur, on nous a répondu que " Jusqu'à présent les personnes intéressées n'avaient pas fait montre de réticences lorsqu'on leur a signalé que la ferme était située à Sars. Cela dit, cela fait seulement une quinzaine de jours qu'elle est signalée à la vente'. Difficultés économiques,

relève inconsistante, frais énormes, la situation n'est pas particulière à la région. Les unes préfèrent travailler à l'extérieur à Thuin, à Charleroi.

A la ville. Tout doucement, la vie reprend à Sars. Et pourtant, Sars transpire le malaise par chacun de ses pores, chacun de ses habitants, me le dit cette dame, « plus rien ne sera comme avant « ...

Sars a mal. Plus de deux mois après les événements, le nom de Dutroux est sur toutes les lèvres. Un nom qui fait frémir et a modifié les habitudes. "Ma fille fait ses études à Bruxelles, explique cette jeune grand-mère qui promène son premier petit fils. Elle a 23 ans, mais elle lui ai quand même demandé de faire attention. Devant l'ampleur et le caractère horrible de toute cette affaire, on n'est plus rassuré."

Quant aux enfants, ils recommencent à jouer dans la rue. Ils sont 56 à fréquenter l'école du village, qui compte quatre institutrices au total. Mais ifs ne parlent pas de l'affaire Dutroux". Ou peu. Normal ils en entendent parler tout le temps et ils passent tous les jours devant 'la" maison. C'est ce qu'explique une des institutrices, qui a eu toutes les peines du monde à lancer le débat dans sa classe. "J'ai profité de /a remise de la pétition de l'ASBL Marc et Corinne en faveur des peines incompressibles, pour voir ce qu'ils avaient compris ou retenu de cette affaire, comment ils l'avaient vécue. Ma question fut accueillie Par un silence total.

Puis, progressivement, les langues se sont déliées. Et nous avons pu en parler. Pour matérialiser le deuil des deux petites filles et surtout pour ne pas les oublier, je leur ai demandé de cueillir une fleur de leur jardin que nous avons été déposer devant la maison de Dutroux."

Mais tout n'est pas négatif, car pour certains, cette tragédie plutôt que d'enfermer les gens dans leur malaise les a rapprochés. "J'ai l'impression que depuis ces terribles événements, les gens se parlent davantage et qu'ils sont plus soudés qu'auparavant, dit cette dame. On échange nos impressions, on reparle de l'affaire.

Dernièrement, un enfant du village, avec lequel je n'échangeais auparavant qu'un simple bonjour- est venu m'embrasser... On a vécu une tragédie."

Il faudra du temps pour que Sars oublie et panse ses blessures. Si personne ne songe à quitter le village, certains regreffent pourtant d'y avoir acquis une maison. Comme le dit un habitant, un peu dépité:

« Dans cent ans, on parlera encore de Sars-la-Buissière. Personne n'oubliera. »

Frédéric Moser et Guy Van den Noortgate

1 commentaires:

À 3 octobre 2009 à 00:31 , Blogger Mercédès a dit...

Il est grand temps d'arreter de dire ou d'écrire n'importe quoi... Croyez-vous que si nous avions eu connaissance de l'existence de ce pédophile dans notre village, nous aurions laissé faire... ? Non, nous ne le connaissions pas ; sinon il serait mort avant tous ses agissements

 

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