mercredi 27 mai 2009

ÉVITER UN « Othello bis » (Soir illustré du mercredi 6 novembre 1996 pages 30 et 31 )


ÉVITER UN « Othello bis »

Soir illustré du mercredi 6 novembre 1996 pages 30 et 31

Semaine chargée: révélations sur deux tentatives de meurtre sur un témoin d'un réseau de pédophilie, départ "en vacances" d'un commissaire travaillant sur ces menaces,...

L'enquête sur l'enquête également secouée: le député Vincent Decroly (Écolo), relayé par la sénatrice PSC Joëlle Milquet, a affirmé que la Gendarmerie avait détruit des documents concernant l'opération Othello. Après le passage à huis clos devant la commission parlementaire de la famille Benaïssa, Serge Moureaux (PS), manifestement fort marqué, parlait d'éléments très graves et oscillait entre l'incompétence de l'appareil judiciaire bruxellois et la protection des réseaux.

Un vent favorable a encore déposé sur nos bureaux une série impressionnante de documents concernant la fameuse opération Othello. Plongée dans les méandres des enquêtes.

- La commission parlementaire d'enquête a du pain sur la planche. La guerre des polices qui fait rage et le développement des enquêtes de Neufchâteau dans des zones à risque provoquent de nouvelles tensions qui pourraient freiner la manifestation de la vérité.

- La situation actuelle est particulièrement délicate. Dans la foulée de l'enquête sur Marc Dutroux, Michel Nihoul et consorts, les enquêteurs travaillant sous la direction des magistrats de Neufchâteau ont recueilli, depuis deux mois et demi, une masse de données qui ont amené l'ouverture de plusieurs dossiers: une dizaine ont été transmis au parquet général de Liège qui doit en assurer le suivi. Certains faits, parfois fort anciens, pourraient être prescrits.

MENACES

- Neufchâteau a conservé quatre dossiers connexes aux activités de Marc Dutroux et/ou de Michel Nihoul. Des dossiers d'une extrême gravité Si plusieurs journalistes, dont nous sommes, n'ont encore rien publié à ce sujet, c'est précisément pour permettre aux enquêtes d'aller jusqu'au bout. De multiples devoirs sont actuellement en cours et il convient de ne pas les perturber par des publications prématu rées. Ces enquêtes concernent effectivement des personnalités du monde politique et des affaires ainsi que des magistrats et des avocats. Selon nos informations, ces enquêtes avancent bien et devraient aboutir dans les semaines voire les mois qui viennent.

- Dans le cadre d'un de ces quatre dossiers, une jeune femme, ancienne victime d'un réseau de pédophilie, a été la cible de deux tentatives d'assassinat les 10 et 14 octobre dernier. Depuis, ce témoin est sous la protection de la police. C'est dire si ces réseaux sont encore actifs et si les faits qui sont mis à jour sont graves. Mais les enquêteurs voudraient surtout savoir comment le réseau a été mis au courant de l'existence même de ce témoin.

Certains relient ces faits à l'agression dont a été victime Marie France Botte le 9 octobre. Cette dernière était une cible potentielle puisqu'elle avait publiquement parlé de remettre au procureur du Roi Michel Bourlet des listes de membres de réseaux pédophiles. Ce qu'elle n'a par ailleurs jamais fait.

CONGÉ

- On sait également que le commissaire Georges Marnette de la PJ de Bruxelles est brutalement parti en congé. A plusieurs reprises, il a essayé de rentrer dans l'enquête Dutroux/Nihoul. Il était chargé de l'enquête sur les menaces dont sont victimes les témoins. Selon nos informations, certains subordonnés du commissaire se seraient plaints de rétentions d'informations de la part de Georges Marnette. De même, la

brigade nationale de la PJ, la fameuse 23ème brigade, qui coordonne le travail des différentes PJ locales dans cette enquête, semblait ne plus vouloir travailler avec lui. On l'a donc gentiment mais fermement poussé vers la sortie. Comme quoi des différends peuvent aussi éclater à l'intérieur d'un même corps. Il en va aussi ainsi à l'intérieur de la Gendarmerie, où la transmission des données entre différentes unités ne se passe pas toujours sans d'énormes coups de gueule. Les magistrats qui pilotent ces enquêtes doivent donc faire preuve d'énormément de psychologie pour éviter que la zizanie ne s'installe entre corps de police différents ou au sein de l'un et l'autre corps qui travaillent ici ensemble.

OTHELLO

La commission parlementaire d'enquête est amenée à examiner l'échec de l'opération Othello de la Gendarmerie ainsi que les éventuelles protections dont Marc Dutroux et ses complices auraient pu bénéficier. Dans le contexte d'affrontement ouvert entre la Gendarmerie et la Police Judiciaire, ce n'est pas aisé: chaque service tente d'exploiter les fautes de l'autre pour essayer de lui mettre la tête sous l'eau.

Les intoxications et les exagérations sont nombreuses. Les membres de la commission doivent également déterminer précisément les responsabilités des échecs pour éviter de démobiliser les policiers de base dont le travail concret sur le terrain est à cent lieues de ces guerres d'appareils qui ne profitent qu'à la criminalité. Le travail de la commission est d'autant plus complexe qu'il faut éviter d'analyser ce qui s'est passé hier à la lumière de faits aujourd'hui connus.

- L'opération Othello trouve son origine dans un fax envoyé le 7 juillet 1995, deux semaines après l'enlèvement de Julie et Mélissa, par la BSR de Charleroi à celle de Grâce-Hollogne. «Nous vous transmettons ces renseignements pour information dans le cadre de la disparition des deux enfants pour laquelle vous enquêtez». Il s'agit d'éléments recueillis en 1993 et 1994 à Charleroi dans l'opération Décime qui visait déjà Dutroux.

Le 21 octobre 1993, un informateur avait signalé que Marc Dutroux «était occupé à faire des travaux dans les caves d'une de ses maisons (...) dans le but d'y loger des enfants en attente d'être expédiés à l'étranger.

Une série de perquisitions ont été effectuées dans le cadre des dossiers de vols et recels de marchandises volées, (...) des travaux ont été constatés dans la cave. Mais aucune trace de présence d'enfant n'a été révélée».

- «L'enquête des vols a duré plus d'un an (...) rien n'a été relevé concernant des problèmes avec les enfants (... ) L'intéressé a fait un long séjour en prison suite à une condamnation pour des viols sur des enfants qu'il enlevait avec son épouse». Ces renseignements, récoltés un à deux ans plus tôt, s'étaient donc révélés négatifs. Mais ils intéressaient manifestement les gendarmes qui enquêtaient sur l'enlèvement de Julie et Mélissa. Ceux-ci semblaient même prêts à fournir les renseignements au juge d'instruction liégeois puisque le 28 juillet 1995, la BSR de Seraing demandait à la BSR de Charleroi «de procéder à diverses recherches de renseignements en cause de Dutroux Marc (...) Les renseignements que vous pourrez nous fournir détermineront d'éventuelles actions ulté rieures, notamment mandat de perquisition de notre part».

Dans le chef des gendarmes «de base», il est donc clair à la fin juillet 1995 que l'action judiciaire se fera sous la houlette du juge d'instruction de Liège Mme Doutrewe, même si celle-ci est partie en vacances. Deux nouveaux fax internes à la BSR, partant le 4 août 1995 de Charleroi vers Grâce-Hollogne, confirment l'intérêt qu'on porte à Dutroux. D'une part, l'informateur d'octobre 1993 a été recontacté et confirme les éléments fournis; et, d'autre part, on signale qu'un proche de Dutroux utilise une voiture qui pourrait correspondre à celle qui aurait servi à l'enlèvement des deux fillettes. La cible est un client sérieux: «Dutroux apparaît comme un vrai truand, n'ayant pas froid aux yeux et dont il faut se méfier». Et le 7 août, Seraing signale à Charleroi qu'«il serait intéressant de monter un dossier concernant les intéressés» Dutroux et son épouse Michelle Martin.

REVIREMENT LIE AU BCR ?

C'est deux jours plus tard, le 9 août 1995, qu'une réunion est convoquée par le Bureau Central de Recherches (BCR) à Charleroi. S'y retrouvent les B S R de Charleroi, de Seraing, de Thuin (elle avait mené la première enquête sur Dutroux à la fin des années `80) et de Namur. C'est ici que les choses semblent avoir dérapé. Si le 28 juillet 1995, la BSR de Seraing parlait «de mandat de perquisition de notre part» impliquant l'intervention du juge d'instruction liégeois Doutrewe, le rapport de la réunion convoquée par le BCR le 9 août montre qu'on a quitté cette voie normale: «Nous maintenons l'hypothèse retenue lors de la réunion: à savoir, sous le motif de vols,

(Suite pages 32 et 33)

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