mardi 31 mars 2009

Et le fleuve se mit en marche ! («Soir Illustré»23 octobre 1996 pg 34 et 35)


- Pendant ce temps, la tête du cortège se trouve déjà plus loin que la place de Brouckère. Les familles des enfants morts ou disparus ne sont pas vraiment en tête du cortège. En fait, elles sont complètement bloquées, débordées par les manifestants qui déferlent des rues parallèles. Finalement, les parents sont invités par la police à s'esquiver par une rue adjacente pour monter dans un autocar blanc qui leur permet de rejoindre le Lambermont, où ils doivent rencontrer le Premier ministre Jean-Luc Dehaene.

SPAGHETTIS

- Pendant ce temps, à l'arrière, près de la gare du Nord, la foule continue de trépigner. Des parents portent leurs enfants maintenant endormis. Conformément à la volonté des parents, il y a très u de calicots.

Quelques-uns toutes, presque tous rédigés en flamand:

- Politiciens, si vous ne parlez pas maintenant, vous ne parlerez plus jamais.

- Plus jamais ça!

- Justice - Mafia?

- A vendre: pays corrompu. - Connerie Connerotte

- Merci Albert II, Roi-Jésus revient !

Quelques références religieuses, c'est vrai. Certains ont manifestement transformé, pour eux-mêmes, cette manifestation en chemin de croix. Suprême dérision, il y en a qui portent sur le crâne, tels des christs en souffrance, une couronne d'épines... en spaghettis (référence au souper-spaghettis auquel participait le juge

Connerotte, et qui lui a valu son dessaisissement).

- Mais l'immense majorité des gens ne portent rien, sinon du blanc dans le visage ou dans les cheveux, une photo de Julie et Mélissa, un chapelet de ballons blancs qui, parfois, s'élèvent majestueusement dans le ciel lourd.

- Vers 16h00, 16h30, les derniers manifestants quittent le bout du boulevard Jacqmain. Certains ont piétiné là courageusement pendant plus de trois heures. Il est vrai que les secours de la Croix-Rouge commencent à intervenir plus souvent (il y aura seulement une centaine d'interventions, ce qui est peu, et, par miracle, seulement 6 enfants perdus et rapidement retrouvés, ce qui est très peu!).

Au micro, les animateurs proposent aux personnes qui sont trop fatiguées ou trop énervées de renoncer à marcher jusqu'au Midi.

Vous êtes plus de 300.000 ! C'est déjà un triomphe !

GAFFE

- Avant d'entrer au lambermont, Gino Russo se déclare lui-aussi satisfait: - il y a beaucoup d'enfants présents. Cela me fait plaisir, ajoute-t il.

- Gare du Midi, c'est un peu la confusion. Dans un premier temps, une petite colonne de manifestants, qui n'ont pas pu descendre à la gare du Nord mais ont été débarqués en gare du Midi, veulent remonter les boulevards en sens inverse, en direction du nord.

Craignant un sérieux problème lors de la rencontre avec le gros du cortège qui arrive en sens opposé, la police intervient rapidement pour qu'ils rebroussent chemin.

- Plus tard, c'est une colonne de manifestants arrivés à la gare du Midi qui, contre toute attente, ne se disloque pas, mais remanie vers le rond-point Louise et vers le Palais de Justice.

- Non loin de la gare du Midi sont disposés deux grands panneaux avec les noms des enfants morts ou disparus. Les gens y déposent leurs fleurs blanches et, bientôt, c'est une véritable montagne florale qui se forme.

- Stupéfaction: dans la liste des noms, on a oublié celui de Loubna. Impardonnable gaffe qui met la population marocaine en émoi. En réaction, certains ont griffonné au marqueur le prénom de «Loubna» en français et en arabe, accompagné de commentaires rageurs. On les comprend!

- A ce moment, à l'ombre du Palais de Justice, rond-point Louise, la situation est un peu tendue. Des manifestants (ce ne sont plus des familles avec enfants mais plutôt des loubards indéfinissables), veulent forcer le passage et aller jusqu'aux marches du Palais. Ils jettent des cailloux, des bouteilles en plastique, des blocs de glace réquisitionnés au Quick d'en face, des pétards. Pas bien grave... Une dame d'une soixantaine d'années à l'accent espagnol arrive avec son minuscule calicot.

- Je veux passer, dit-elle aux gendarmes, barricadés derrière les chevaux de frise.

- Elle ne passera pas. Ni aucun des manifestants. Et la marche blanche se sera, du début jusqu'à la fin, passée dans le calme et dans la plus remarquable dignité.

4 PROMESSES

- Une dignité qui n'a pas manqué d'impressionner le Premier ministre Jean-Luc Dehaene qui, pendant plus de deux heures, a écouté les familles.

- J'ai félicité les parents pour la façon digne et sereine dans laquelle la manifestation s'est déroulée, a déclaré le Premier ministre. J'y vois un signal clair de tous les citoyens.

- Dans la foulée, Jean-Luc Dehaene prenait un quadruple engagement. L'enquête sera menée jusqu'au bout. L’enquête sur l'enquête sera aussi poursuivie et, là où des erreurs ont été commises, des sanctions seront prises. Le Premier ministre va également demander d'approuver, au Conseil des Ministres, une proposition de révision de la Constitution visant à mettre fin à la politisation des promotions dans la magistrature. Enfin, Jean

Luc Dehaene a annoncé que contact serait pris avec le Centre national pour les enfants perdus et abusés à Washington dans le but de créer un centre similaire en Europe, et peut-être en Belgique.

- Alors que la pluie se mettait à tomber sur Bruxelles, des dizaines de milliers de citoyens rentraient chez eux en train, en bus ou en voiture, avec l'espoir que, grâce à leur longue marche blanche, quelque chose décidément aura changé en Belgique.

Jean-Marc Veszely.

_________________________

LA SÉCURITÉ SUR LES DENTS

« Soir Illustré » du mercredi 23 octobre 1996 page 35

- Les services de sécurité savaient depuis plusieurs jours qu'il leur faudrait canaliser bien plus que les 50.000 personnes initialement attendues. Plusieurs jours avant la manifestation, les autorités prévoient un service d'ordre de quelque 400 policiers de la Ville de Bruxelles et d'un millier de gendarmes. Les premiers couvriront le cortège, les seconds la zone neutre, celle dans laquelle se retrouvent les ministères, le Parlement, le Palais royal.

- Mais la volonté est, manifestement, d'éviter les incidents de manière préventive. La Sûreté de l'État et les BSR de la Gendarmerie ont surveillé les groupes a risque: groupes d'extrême droite, milieux islamistes et PTB, l'extrême gauche stalinienne.

- Mais l'extrême droite n'arrive pas à récupérer le mouvement, la «chance», c'est que les victimes des enlèvements traversent toutes les communautés, flamandes et francophones, belges et immigrées.

Les nationalismes peuvent difficile ment se mobiliser. Les divers groupes d'extrême droite francophones, toujours très frais, s'accusent mutuellement d'être dirigés par les pédophiles. Et puis, surtout, la marée blanche est populaire, pas populiste.

- Du côté islamiste, rien ne semble bouger. Le problème ne semblait pas les concerner. Les Frères Musulmans, principale organisation, ne mobilise absolument pas.

- Finalement, les 25 équipes de la BSR et les agents de la Sûreté chargés de discrètement tenir à l'oeil les éventuels fauteurs de trouble n'ont d'yeux que pour les militants du Parti du Travail de Belgique, un groupe stalinien que le monde entier nous envie. A plusieurs reprises, ils ont tenté de récupérer le mouvement, provoquant même une réaction judiciaire des parents qui ont obtenu gain de cause en référé le vendredi précédant la marche.

SÉCURITÉ OBLIGE

- Certains militants du PTB sont d'ailleurs surveillés depuis leur départ. Pas question qu'ils sortent des calicots ou des tracts récupérateurs. Mais, en fait, à l'état-major de la Gendarmerie, on craint surtout pour la sécurité physique des membres du PTB qui risquent de se faire taper dessus s'ils tentent malgré tout de récupérer les choses.

Paradoxe des paradoxes, voilà les BSR chargées d'assurer la sécurité, sans qu'ils le sachent, des gauchistes. la Belgique est vraiment un pays compliqué et surréaliste.

Philippe Brewaeys

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