lundi 16 mars 2009

Des rues blanches de monde («Meuse »21 octobre 1996 pg 8)


 

Des rues blanches de monde

 

« La Meuse » du lundi 21 octobre 1996 page 8

 Une foule émue et admirative a répondu à l'appel des parents

Ce midi, rue Neuve, à Bruxelles, on se marche sur les pieds. A deux heures du départ de la marche, la rue est déjà noire de monde, ou plutôt blanche de monde, car la plupart des marcheurs ont répondu au voeu des organisateurs : ils arborent du blanc. Blancs les anoraks ou les foulards, blancs les ballons, blanches les casquettes en papier et les fleurs.

Beaucoup arborent aussi la carte-souvenir de Julie et Mélissa, distribuée par une jeune fille au chignon hérissé de... spaghetti.

Place Rogier, les escalators de la station de métro dégorgent un flot ininterrompu de voyageurs. Ce n'est encore rien en comparaison de la marée humaine qui s'écoule de la gare du Nord. « C'est méga-bourré », comme dit un gamin, le front ceint d'un linge blanc, en se penchant par dessus la rampe de sortie de la gare.

Beaucoup sont venus en famille, comme le souhaitaient les parents. On ne compte plus les poussettes et les porte-bébés. Les grands parents sont venus aussi:

C'est bien première fois de toute ma vie que je manifeste, dit une Bruxelloise de 76 ans. Cette fois-ci, c'est trop, il faut que ça change.» Sa fille précise : «c'est l'histoire de lundi qui m'a décidée (le dessaisissement du juge Connerotte et la visite des parents au ministère de la Justice). Je trouvais qu'ils (les parents) avaient l'air encore plus malheureux qu'avant...»

Mais tout le monde se sent concerné, tout le monde est venu; pas seulement les familles avec enfants. Les jeunes sont venus en bandes de copains ou en troupes de scouts. Il y a des personnes seules, il y a des couples d'amoureux. Il y a ceux qui ont amené leur petit chien, une cocarde blanche au collier, ou leur gros chien « vêtu » d'un T-shirt blanc. On parle français et flamand. Et aussi italien, arabe...

Méga-bourré l'espace Nord, cette esplanade où les parents des enfants disparus doivent prendre la parole avant d'ouvrir la marche. Devant cette foule immense, Marie-Noëlle Bouzet, la maman d'Élisabeth disparue en

1989 à Namur, dira un peu plus tard, la gorge serrée « quand j'étais petite, on me disait souvent que la foi soulève les montagnes. Je ne comprenais pas ce que cela voulait dire. Aujourd'hui, je le comprends. Merci... »

Dès avant 13 h, les alentours du podium sont déjà hors d'atteinte. Derrière, on piétine sur le boulevard Jacqmain, pratiquement jusqu'à la place De Brouckère, et dans toutes les rues adjacentes. On tend l'oreille désespérément pour capter quelques bribes des déclarations des parents. La chanson d'Yves Duteil «Pour les enfants du monde entier», chantée par le même jeune interprète qu'aux funérailles de Julie et Mélissa, soulève des applaudissements émus.

Plus loin encore, jusqu'au delà de la Bourse, les participants se sont résignés à ne jamais atteindre l'espace Nord, censé être le point de départ mais complètement saturé.

Ils se sont massés en deux haies compactes sur les trottoirs pour prendre la marche en cours de route. Et surtout, pour « Les » voir.

En écoutant cette impatience à «les» voir, on comprend un petit peu mieux quelle force soutient les parents des enfants disparus, mais aussi quelle pression pèse sur eux. Même les vieilles dames endimanchées n'hésitent pas à grimper sur les bancs publics, ni à rabrouer le jeune militant gauchiste porteur d'un calicot qui prétend les en déloger.

Sur la chaussée, pressés par une foule admirative, ces parents symboles ont de la peine à progresser, malgré les voitures de police qui tentent de dégager le passage. « Ç'a y est, je les vois, trépigne une dame. Ah non, ce n’est pas eux... Si ! Voilà Laetitia ! Bravo !

Comme elle est pâle, la pauvre petite... » Une petite fille exige de grimper sur les épaules de son père pour apercevoir Pol Marchal.

Les applaudissements sont chaleureux. Les familles bifurquent ensuite vers la Grand'place pour être emmenées en voiture chez le Premier ministre.

Là encore, la foule attend dans l'espoir de les voir, de leur faire un signe. Deux voitures de police passent, emmenant les parents de Julie, Mélissa, Elisabeth, An...

- « Et dans la camionnette, là, c'est qui ? », demande une marcheuse bruxelloise à sa voisine.

- « Ah mais c'est la famille, euh... la famille arabe, là. « Faut les applaudir, eux aussi. »

- «Mais bien sûr, 'y a pas de raison ! Parce que la fille, hein  ( Nabela, la fille aînée des Benaïssa) chapeau!»

- « Oui, elle est formidable!»

Corinne Toubeau

Photos: Bernard Delentrée

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Le père d'An Marchal : Vous êtes la chaleur de notre pays

 « La Meuse » du lundi 21 octobre 1996 page 8

Polarisant toutes les attentions des manifestants, suscitant des salves d'applaudissement à leur passage, les parents des petites victimes de Dutroux et consorts ont, une fois encore, impressionne par l'extrême dignité avec laquelle ils ont assume I énorme ferveur populaire de cette marche pour les enfants.

Tous ont souligné que cette « marche blanche » n'était que le « début » d'un mouvement qui se voulait beaucoup plus large à la conquête de toute la vérité.

Une précision qui vaut son pesant de son sens, lorsqu'on sait qu'une vive polémique a opposé dimanche le Premier ministre Jean-Luc Dehaene au père d An Marchal. Ce dernier avait en effet compris a l'issue d'un entretien, la veille, avec le chef du gouvernement, que celui-ci souhaitait que la marche de dimanche soit le point d'orgue aux manifestations.

Le premier ministre a vivement réagi à ce qu'il a qualifié de problème de communication, estimant que les propos du père d An Marchal avait dépasse sa pensée.

«Il est scandaleux d'imaginer que je souhaite la fin du mouvement alors que je ne cesse d'encourager à poursuivre les actions, a recherché la vérité, et j'ai d'ailleurs rappelé, in tempore non suspecto, lors de la table ronde de vendredi, au Palais Royal. Je ne comprends pas... »

Fermons la parenthèse du malentendu d'autant plus rapidement que I entretien entre le Premier ministre et les parents a apaisé (lire par ailleurs) tous les esprits.

« Vous êtes la chaleur de notre pays » devait déclarer le père d 'An aux marcheurs. « Merci à vous tous »,

« Merci d'être venus si nombreux »,

« Nous savons que nous pourrons compter sur vous à l'avenir »,«Je viens de recevoir un message de Julie ,elle est très fière de vous ».

Ce combat pour le droit à « tous les enfants d'être considérés comme des petits princes et des petites princesses » comme l'appelle Carinne Russo s'est déroulé dimanche sur le terrain de tous les citoyens et sans mot d'ordre sinon celui de la résistance dans une extrême dignité.

DV

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DÉROULEMENT

L'axe Nord-Midi n'a pas suffi à absorber cette marée

« La Meuse » du lundi 21 octobre 1996 page 8

La marche blanche a attiré une foule considérable hier à Bruxelles, 150.000 personnes selon les estimations les plus minimalistes, le double selon les organisateurs. Elle s'est déroulée dans le calme voulu par les parents. De très nombreux enfants y ont pris part.

Avant le départ, les parents se sont adressés à la fouie du haut d'un podium dressé à l'espace Nord. Ils ont ensuite pris la tête de la marche... autant que faire se pouvait car un grand nombre de personnes étaient restées bloquées en amont.

L'axe Nord-Midi, en partant du boulevard Jacqmain, n'a pu suffire à absorber cette marée humaine qui a débordé dans toutes les rues adjacentes au parcours. Il a même fallu dédoubler le cortège, une partie étant

« Détournée » vers le boulevard Pacheco.

A la gare du Midi, lieu prévu de la dislocation de la marche, les participants défilaient après 17H encore devant le panneau où sont affichées les photos des enfants disparus ou tués. Enfants, parents, adultes isolés y ont déposé des fleurs ou autres signes de témoignage.

Au même moment, les familles des victimes se trouvaient encore au 16 rue de la Loi où elles avaient une rencontre avec le Premier ministre Jean-Luc Dehaene.

Sabine Dardenne et Laetitia Delhez, libérées de la geôle de Dutroux le 15 août dernier, figuraient dans le groupe des invités.

Un petit groupe de manifestants a dévié vers le Palais de justice. Une certaine tension a régné entre les marcheurs « égarés » et les gendarmes, sans toutefois donner lieu à aucun incident sérieux.

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INCIDENTS

Quinze arrestations, quelques malaises...

« La Meuse » du lundi 21 octobre 1996 page 8

Les incidents que certains redoutaient n'ont pas eu lieu ! Que ce soit à la gendarmerie, à la police, où à la

Croix-Rouge, l'on soulignait hier soir le calme dont a été empreint la marche blanche.

Il a néanmoins été procédé à une quinzaine d'arrestations administratives, essentiellement de membres du PTB enfreignant les consignes en distribuant des tracts, notamment à la gare du Midi.

Les services d'ordre craignaient aussi que beaucoup d'enfants ne s'égarent. En fait, une douzaine de têtes blondes, seulement, ont malencontreusement lâché la main de leurs parents.

Âgés de 8 à 14 ans, ils se sont retrouvés dans le local spécialement aménagé pour eux au commissariat central de la police de Bruxelles.

La maman de l'un d'eux y attendait déjà sa progéniture. Une jeune fille de 19 ans s'est aussi présentée au commissariat, car elle avait.., perdu son chemin.

Quant à la Croix Rouge, elle ne comptabilisait hier soir que 80 interventions. Une peccadille face à la masse de gens qui ont défilé !

C'est en début de marche, surtout, que des malaises ont eu lieu, en raison des mouvements de foule. Les secours ont surtout été amenés à procéder à des hyper-ventilations et une vingtaine de personnes ont été évacuées vers les hôpitaux.

Mais, hormis encore quelques entorses, rien de grave ne fut à déplorer.

A.B.

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Légendes des photos

Des images qui resteront longtemps dans les mémoires: l'hommage d'un peuple à l'enfance. La plupart des marcheurs ont répondu au voeu des organisateurs: ils arborent du blanc. Blancs les anoraks ou les foulards, blancs les ballons, blanches les casquettes en papier et les fleurs.

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Sur la chaussée, pressés par une foule admirative, ces familles-symboles ont de la peine à progresser.

On entend : Voilà Sabine et Laetitia ! Bravo ! »

Autre symbole très employé dimanche: les spaghetti. Beaucoup arborent la carte souvenir de Julie et Mélissa, distribuée par une jeune fille au chignon hérissé de... spaghetti.

 

 

 

 

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