lundi 20 octobre 2008

l'enquête sur le réseau Dutroux-Nihoul est sabotée(Ciné Télé Revue du jeudi 26 septembre 1996 page 26 et 27)


 Un très haut magistrat met des bâtons dans les roues à la P.J.

 Oui, l'enquête sur le réseau Dutroux-Nihoul est sabotée

 Ciné Télé Revue du jeudi 26 septembre 1996 page 26 et 27

 Les pressions se font jour. Car le système judiciaire belge est pervers les magistrats sont nommés sur base de leurs convictions politiques

Il ne se passe pas un jour sans que l'affaire Dutroux apporte son lot de révélations. Plus encore que les moteurs de la filière, le monde politique, la magistrature, la police et fia gendarmerie laissent apparaître leurs incroyables faiblesses - quand ce ne sont pas de scandaleuses compromissions.

Idem pour le dossier Cools. Dans ces discussions stériles et ces règlements de comptes entre services, dans ces batailles de coulisses entre les pouvoirs, nos décideurs montrent leur vrai visage.

On aimerait effacer tout ça d'un grand coup d'éponge. Pour repartir sur de nouvelles bases. Qui conforteront ceux qui font valablement leur travail et qui osent.

Car, à côté des sempiternelles belles paroles de certains, qui peut se targuer de faire avancer les dossiers et d'approcher la vérité, dès que l'on s'écarte de Neufchâteau ?

Juges blanchis et gendarmes accablés : l'enquête sur l'enquête confiée aux procureurs Velu et Thily n'a pas surpris. Mais elle a choqué, tant paraît évidente la volonté de « couvrir» les responsables et de jeter le discrédit sur les lampistes.

Esprit de caste ? Aveuglement? Ou plus grave. L'avenir le dira peut-être. En attendant, l'enquête concernant le réseau Dutroux-Nihoul se développe dans un climat délétère. Les chausse-trappes et les pièges ne manquent pas sur le chemin des enquêteurs. Sans compter les dangers. Et une bonne dose de manipulation. La preuve que Michel Bourlet et Jean-Marc Connerotte sont bel et bien en train de démonter un mécanisme que beaucoup souhaiteraient voir rester dans l'ombre.

Pour « Ciné Télé-Revue », notre collaborateur Claude Moniquet a pu recueillir de nouveaux éléments accablants.

Si Stefaan De Clerck souhaitait réellement « calmer le jeu par ses déclarations au Parlement, la semaine dernière, le moins que l'on puisse dire est qu'il a échoué. En donnant lecture des rapports Velu et Thily devant l'hémicycle, le ministre de la Justice a magistralement réussi un triple raté qui restera dans les annales : il n'a convaincu personne, il a rallumé la « guerre des polices » et il a déclenché celle des ministres. Le tout au détriment de ceux qui, sur le terrain, tentent de faire la lumière sur les réalités sordides et inquiétantes qui se cachent derrière les figures énigmatiques de Marc Dutroux et de Michel Nihoul.

On l'a dit et répété : pour convaincre et emporter l'adhésion de tous, le gouvernement aurait, évidemment, dû confier une enquête indépendante à des magistrats qui l'étaient tout autant. Quoi que l'on puisse penser de Mme Anne Thily et quel que soit le respect qu'impose sa fonction,il était absurde de demander au plus haut magistrat liégeois d'enquêter sur des erreurs commises, en grande partie, au Palais de justice de liège. Et le rapport rendu par le procureur général de la Cité ardente justifie malheureusement les pires craintes. Tissu de

Contre vérités et de jugements hâtifs, ce texte, unilatéral et partisan, blanchit les magistrats liégeois (sans omettre de jeter, au passage, un certain discrédit sur les parents des victimes, sur lesquels il semble faire porter toute la responsabilité de la « mésentente persistante entre le magistrat instructeur et les familles »).

Nous étions chez les Russo, jeudi dernier, à l'heure même où Stefaan De Clerck donnait lecture de ce grand moment de prose judiciaire à la tribune de la Chambre, et nous avons donc pu recueillir, à chaud, leurs réactions. Pour les parents, aucune surprise : « Nous savions ce qu'allait être ce rapport et nous ne sommes donc pas surpris. Au fond, c'est logique. Il reste dans le droit fil de ce qui a été fait durant quatorze mois...

Les « relations chaotiques avec les familles » (pour reprendre la délicate expression de Mme Thily), Gino Russo les évoque d'une phrase : « Chaque fois que nous demandions quelque chose aux enquêteurs, on nous disait de "voir la juge" et, en même temps, quand on demandait à la rencontrer, cela semblait incongru, déplacé. Il faut dire que deux jours après l'enlèvement de Julie et de Mélissa, Martine Doutrewe a pris plusieurs semaines de vacances. Notre dossier est alors passé entre les mains de cinq juges différents et les hommes de terrain nous rassuraient en nous affirmant que « le juge suivait l'enquête depuis la plage... » » Un véritable cauchemar.

Martine Doutrewe, dont nous vous avons déjà assez signalé les erreurs et les manquements pour ne plus nous y attarder, n'est d'ailleurs pas le seul magistrat fautif. Lorsque Jean Lesage et Valère Martin, de la BSR de Seraing (deux des gendarmes qui, comme le soulignent les parents, tenteront de faire correctement leur métier), arrivent sur place, à 23 heures, le soir de l'enlèvement, ils demandent au substitut de permanence la descente sur les lieux d'un juge d'instruction. On ne donne pas suite à cette suggestion et lorsqu'ils souhaiteront que le téléphone des parents soit placé sur écoute (une démarche tout à fait classique au début d'un enlèvement, qui permet, par exemple, de repérer le lieu d'où proviendrait une éventuelle demande de rançon), ils se heurtent à un refus catégorique. Pourquoi?

Soulignons-le: les parents de Julie et de Mélissa ne sont pas les seuls à s'étonner du contenu de ces rapports. Le procureur Michel Bourlet,lui et Jean-Marc Connerotte apparaissent, à ce jour, comme les deux seuls magistrats totalement irréprochables dans ce dossier confiait, samedi dernier, à nos confrères de « Vers l'avenir», qu'il était surpris de ne pas avoir été consulté, avant de déclarer

Quand j'entends ce qui a été dit devant la Chambre, je me demande si j'ai les bons dossiers. Je suis surpris que l'on dise l'inverse de ce qui se trouve dans les dossiers que j'ai sous les yeux...

Au temps pour la crédibilité de « l'enquête sur l'enquête », qui, au passage, fait table rase de toute possibilité de protection de Marc Dutroux à Charleroi - et ce, alors que deux policiers carolorégiens, dont un commissaire, ont été inculpés... A quand une « enquête sur l'enquête sur l'enquête * (confiée elle aussi à Liège, comme il se doit...)?

Non seulement le ministre n'a pas convaincu, mais, de surcroît, il a aggravé la guerre des polices en rejetant sur les seuls gendarmes la responsabilité de toutes les fautes commises. Il n'en a pas fallu plus pour que l'adjudant Paul Van Keer, président du plus important syndicat de la gendarmerie, menace ouvertement de dévoiler les dossiers « classés par les magistrats pour rendre service à ceux qui peuvent les aider ».

Coup de tonnerre dans un ciel qui n'était, déjà, pas du bleu le plus pur. De la presse à l'opposition, tout le monde est tombé sur le dos du malheureux syndicaliste. Et pour cause.

Soit il manipule sciemment l'opinion et n'a, en fait, aucun dossier délicat pour étayer ses dires, soit il dit vrai et la situation est gravissime : il y aurait donc, en Belgique, deux types de citoyens. Les justiciables « normaux », relevant, en cas de délit ou de crime, des tribunaux, et ceux qui, connaissant un magistrat et pouvant être utiles à sa carrière, sont susceptibles de le voir intervenir pour arrêter d'éventuelles poursuites. Ediflant.

On voudrait penser que la première version est la bonne, et que l'adjudant Van Keer s'est laissé emporter par la colère de voir ses collègues salis par le rapport Thily. Malheureusement, les choses sont moins simples qu'il n'y paraît. C'est que, comme nombre d'autres fonctionnaires, les magistrats sont, le plus saluent, nommés sur base de leurs convictions politiques (un seul exemple : pour que Léon Giet - étiqueté socialiste - devienne, à l'époque, procureur général de Liège, André Cools avait dû menacer de faire tomber un gouvernement...).

Ajoutons à cela le lait que la plupart des magistrats sont d'anciens avocats (et, fatalement, pas les meilleurs : les avocats sans cause seront plus tentés par le confort de la fonction publique que ceux qui gèrent un cabinet florissant ; on nous dit, du reste, que, depuis qu'un examen a été mis en place pour réguler l'accès à la fonction de juge, la pénurie menace), et l'on comprendra que l'on se trouve dans un système pervers au sein duquel la sacro-sainte indépendance de la magistrature est, bien trop souvent, très théorique.

Certes, il y a de bons juges et de bons substituts, mus par l'idéal et extrêmement motivés par leur fonction, on veut même croire qu'ils sont la majorité. Reste une minorité de faibles, influençables, prêts à  rendre des services - pour faire avancer une carrière que leur seul travail et leurs qualités propres ne peuvent leur assurer. Inquiétant.

Quoi qu'il en soit, les propos de l'adjudant Van Keer ont déclenché une belle pagaille : réaction d'autres syndicats de gendarmes, crise de nerfs de la police judiciaire, prise de bec du ministre de la Justice et de son collègue de l'Intérieur, attaques virulentes de l'opposition : l'enquête Dutroux se retrouve ainsi au cœur d'une guerre des juges, d'une guerre des poIices, d'une guerre des ministres et d'une guerre des syndicats. Sans compter avec le fait qu'elle devient un enjeu politique de première importance dans l'affrontement entre majorité et opposition. C'est beaucoup, et ce climat pourri risque fort de gêner les enquêteurs. Nihoul et Dutroux doivent en rire.

Michel Bourlet ne s'est d'ailleurs pas privé de dire ce que beaucoup pensent tout bas, à savoir que cette cacophonie fait surtout Ie jeu de ceux qui tentent de brouiller les cartes : en attaquant tes gendarmes, le procureur de Liège et le ministre de la Justice les démotivent, alors que, depuis cinq semaines, ceux-ci n'ont pas ménagé leur peine pour assister avec dévouement et intelligence l'enquête du juge Connerotte (c'est également le cas de la P.J. de Bruxelles et de la 23e brigade nationale de la P.J.).

De là à penser à un éventuel sabotage, il n'y a qu'un pas. D'autant que le dossier se développe, faut-il le préciser, dans un environnement particulièrement hostile et que les manœuvres les plus douteuses se cachent parfois derrière un insoupçonnable respect des formes. C'est ainsi que Jean-Marc Connerotte s'est plaint de la précipitation

Un gros nom risque de sortir bientôt.

Client de la filière pédophile, il use actuellement de tout son pouvoir pour enrager l'enquête avec laquelle la Chambre du conseil de Liège avait traité l'appel interjeté par Michel Nihoul contre son maintient en détention. Normalement, la procédure prend une quinzaine de jours, et, cette fois, une seule petite semaine a suffi. Or, il faut savoir que le passage en Chambre du conseil nécessite le transfert à Liège (où il doit être consulté par les avocats dans les quarante-huit heures précédant l'audience) du dossier d'instruction.

En clair, cela signifie que, deux jours durant, le juge est dépossédé de son dossier et se retrouve, quasiment, au « chômage technique ». Sans compter avec une journée d'indisponibilité de son «  client »

Bizarre, bizarre...          

Mais si la hâte des juges liégeois (qui doit susciter l'envie de bien d'autres prévenus qui n'ont pas la chance de Michel Nihoul et ne sont guère habitués à une telle célérité) ne prête qu'à interrogation, il n'en va pas de même d'autres éléments qui, eux, ont carrément de quoi alarmer. Il nous a, ainsi, été confirmé par une source proche de l'enquête qu'un « très haut magistrat » s'ingéniait depuis plusieurs jours, à Bruxelles, à mettre des bâtons dans les roues aux hommes de la P.J. qui travaillent sur le volet « Nihoul » du dossier.

D'autre part, les menaces qui pèsent sur les prévenus comme sur les enquêteurs sont bien réelles. Selon nos sources, « certains » auraient fait savoir dans les secteurs du milieu du crime organisé susceptibles de réaliser une « opération commando » que tout était bon pour arrêter l'enquête, « même s'il fallait flinguer », nous affirme-t-on, « un inculpé ou même un magistrat...

On comprend mieux, dès lors, les impressionnantes mesures de sécurité prises pour protéger les détenus comme les chefs de l'enquête.

Il va de soi que si d'aucuns sont prêts à prendre le risque de commanditer le meurtre de juges pour « arrêter les frais », c'est que l'enquête progresse et risque de mettre en cause bien plus que des seconds couteaux.

Les récentes révélations de VTM sur les mouvements de fonds enregistrés depuis des années sur les comptes en banque de Marc Dutroux (d'importants versements ont été faits dans les jours précédant et suivant plusieurs des enlèvements sur lesquels travaille l'équipe de Neufchâteau) permettent en effet de penser que l'on se trouve bel et bien en face d'un réseau structuré. Et il n'est pas nécessaire de sortir de l'école de police pour comprendre que, s'il y a eu paiement, il y a obligatoirement des clients.

Et que ceux-ci, vu les sommes en cause (de quelques centaines de milliers de francs à un million), se recrutent dans des milieux particulièrement aisés. Ajoutons, ainsi que le prouve l'origine des pressions et des manoeuvres que nous venons d'évoquer, que ces clients ne sont, sans doute, pas dénués de toute relation dans les sphères politiques et judiciaires. Qui est en position de faire intervenir un « haut magistrat » pour enrayer une enquête portant sur des faits aussi graves ?

Répondre à cette question, c'est deviner dans quel sens s'orienteront, d'ici peu, les recherches.

Sur le volet « clients », l'enquête ne peut toutefois, pour des raisons pratiques et techniques que l'on ne peut dévoiler ici sans mettre en danger le bon déroulement des investigations,évoluer avant quelques jours, voire quelques semaines. Mais il nous semblerait étonnant qu'une surprise de taille n'intervienne pas assez rapidement. Michel Bourlet l'avait bien promis : il ira jusqu'au bout « si on le laisse faire ». Il n'aura pas dû attendre longtemps pour voir se manifester dans l'ombre (à défaut, peut-être, de les avoir déjà identifiés) ceux qui ne veulent précisément pas le laisser faire.

Parce qu'ils ont tout à perdre ?

 Claude MONIQUET 

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