lundi 20 octobre 2008

Vivre avec « ça »""Nouvelles révélations"" (Ciné Télé Revue du jeudi 19 septembre 1996 page 30)

Vivre avec « ça »

Ciné Télé Revue du jeudi 19 septembre 1996 page 30

Naïf, on doit être naïf de croire que, subitement, la société belge, dans ce qu'elle compte de plus « noble », puisse séparer le bon grain de l'ivraie, et repartir sur des bases saines après le double choc qu'elle vient de vivre. Le dossier Cools comme les ramifications de l'affaire Dutroux nous le confirment , la Belgique n'est pas encore mûre pour la vérité. Nous pouvons vous l'affirmer pour le vivre chaque jour : beaucoup voudraient que l'on referme les dossiers, et pas seulement ce magistrat pédophile impliqué dans la filière qui a tué Julie et

Mélissa, ou cet homme politique montré du doigt mais si malin qu'il parait intouchable - dans le meurtre d'André Cools. Quand on évoque Chicago-en-Belgique, l'image fait sourire, mais nous vous le répétons : notre pays est loin d'être transparent dans toutes ses structures.

Les chevaliers blancs de Neufchâteau semblent appartenir à un autre monde.

Car à côté foisonnent les influents qui font !a loi en toute liberté. Alors, faut-il abandonner parce que, comme on nous l'a dit, « tout ça ne sert à rien, sinon à se donner bonne conscience » ? Malgré les secousses provoquées par les affaires, certains préfèrent fermer les yeux. D'autres jouent sur la lassitude des parents des victimes, leur perte de crédibilité à force d'apparaître ci et là, le désintérêt d'une partie du public face à des enquêtes qu'on cherche à embrouiller à qui mieux mieux. Le constat est navrant. Sur tous les fronts.

Vieillie par les dérives de ses fondations ultra-catholiques, notre société ne veut pas encore voir en face le problème des enfants du sexe.

Habitués à notre confort démocratique, nous ne pouvons croire que l'enquête sur un scandale politique ira jusqu'au bout. Des Belges – et nous en sommes – ont pourtant déjà choisi leur camp.

Pour que jamais, dans nos cauchemars de parents, de simples citoyens d'un faux pays de cocagne, des petites Julie et Mélissa viennent nous demander des comptes.

Dites-nous, messieurs X et Y, qu'on ne peut nommer faute de preuves, comment pouvez-vous vivre avec « ça » ?

Marc DERIEZ

______________________

Julie et Mélissa Nouvelles révélations sur l’enquête

Ciné Télé Revue du jeudi 19 septembre 1996 page 30

L'image est forte et elle a frappé, à juste titre, l'opinion toutes les familles des enfants disparus en Belgique (même de ceux dont on n'a quasiment jamais parlé jusqu'à présent, comme la jeune Sylvie Carlin) réunies, vendredi dernier, à la même tribune, au Palais des Congrès de Liège. Pour crier leur colère face à une justice erratique, inaccessible au sentiment, aveugle et sourde aux cris des victimes et, parfois, manipulée. Des familles qui ont connu l'innommable et qui, pour certaines d'entre elles, vivent toujours dans l'angoisse, mais qui refusent de rester plus longtemps silencieuses.

Face à cette colère empreinte de réserve et de dignité, les pâles tentatives de récupération auxquelles commencent à se livrer les « politiques » laissent un étrange goût d'amertume on ne s'est jamais autant préoccupé des enfants, en Belgique, que depuis ces derniers jours. Curieusement absents au lendemain de la libération de Sabine et de Laetitia, puis de la découverte des corps de Julie et de Mélissa, les femmes et hommes politiques de ce pays rivalisent, désormais, de bonnes intentions.

Entre Stefaan De Clerck et la réflexion qu'il mène sur la réponse que la justice doit apporter à la pédophilie, Laurette Onckelinx qui médite sur l'aménagement de la protection de la jeunesse, la fondation d'André Flahaut et la commission d'enquête réclamée par l'opposition, on a un peu l'impression que c'est à qui sortira de son chapeau « la » bonne idée. Celle qui résoudra tous les problèmes. Dommage, comme le disent les Russo et les Lejeune, que ces bonnes volontés se manifestent quatorze mois trop tard. On veut espérer, au moins, qu'elles déboucheront sur autre chose que sur du vent et que, pour une fois, les leçons de l'histoire seront vraiment tirées.

Nous avons déjà souligné, dans ces mêmes colonnes, que si les recommandations de la commission d'enquête parlementaire sur le crime organisé (mise sur pied il y a sept ans, pour tirer les conséquences de l'échec du traitement judiciaire de l'affaire des « tueurs du Brabant ») avaient été appliquées, on n'aurait sans doute jamais connu le drame que l'on vient de vivre. Cette fois, les familles des victimes auront la redoutable tâche d'être les vigies de la société civile et de rappeler, le cas échéant, leurs promesses à ceux qui nous gouvernent. Car disons-le tout net, le présent, déjà, n'a pas vraiment de quoi nous rassurer.

Lorsque le Roi est sorti de sa réserve pour demander des comptes à ses ministres, qu'a-t-on vu ? De beaux esprits, éminents représentants des élites juridiques et politiques du pays, se succéder sur nos écrans de télévision pour expliquer, l'air grave et la mine pincée, les dangers de « crise de régime » que recelait l'intervention royale. Belle logique, en vérité, que celle qui protège les incompétents et les indifférents mais condamne sans appel, en revanche, le médecin qui, avec retard et maladroitement peut-être, mais avec une incontestable bonne volonté, porte le bistouri dans la plaie et tente de sauver le malade !

Puisque la justice est au coeur de ce débat, attardons-nous un peu sur le spectacle contrasté que nous offrent les parquets de Neufchâteau et de Liège. Dans la première de ces villes, des magistrats dévoués placent leur tâche au-dessus de tout et l'exécutent avec une grande humanité, prenant la peine de recevoir les familles des victimes et de leur expliquer ce qu'ils font et les résultats auxquels ils arrivent. A Liège, curieusement, on ne semble pas encore avoir très bien compris ce qui se passe : le séisme (le mot est à la mode) qui secoue le pays paraît avoir miraculeusement épargné la Cité ardente, où l'on s'ingénie manifestement, avec une belle constance, à reproduire les erreurs du passé.

Ainsi, le procureur, Mme Thily, rassure les parents d'un ton bonhomme en leur affirmant « qu'ils auront le dossier », mais elle ne fait rien pour le leur fournir. Procédurière et bureaucrate jusqu'au bout des ongles, la digne magistrate réclame une lettre de l'avocat des familles pour débloquer ledit dossier, puis, le courrier qu'on lui adresse s'égare (le hasard, quand même!), ce qui lui donne l'occasion d'attendre. Et quand elle le reçoit enfin, c'est, apparemment, pour tirer jusqu'à la dernière seconde du dernier jour les délais que la loi impose à sa réponse. Le tout non sans affirmer, la main sur le coeur mais avec bien peu de délicatesse : « Ça ne vous rendra pas les petites...

Comment s'étonner dès lors que, dans un mouvement d'humeur bien compréhensible, Gino Russo la traite de « menteuse » ?

Cela dit, Mme Thily a de qui tenir. Son prédécesseur, Léon Giet, sous ses airs de papa gâteau, ne s'est guère montré plus accommodant. Répétant à qui voulait l'entendre qu'il ne voyait aucune objection à la communication du dossier aux parents, il a tout fait, en réalité, pour la bloquer et l'empêcher.

Non sans assurer son ministre que le problème était réglé. Lorsque Stefaan De Clerck se rendit chez les Russo, après la découverte des corps de Julie et de Mélissa, il devait d'ailleurs reconnaître que son procureur général lui avait menti. Et ce, devant Mme Anne Thily, qui ne semble pourtant pas avoir retenu la leçon. Ce qui permet à Gino Russo de s'étonner que Dutroux et ses complices aient accès à leur dossier alors que les victimes, elles, restent dans une cruelle expectative. Les seules pièces qui ont, à ce jour, jamais été communiquées aux familles sont les lettres anonymes d'un mythomane décrivant par le menu les insoutenables supplices infligés aux enfants. Comme si « on avait voulu dégoûter les parents en leur faisant comprendre qu'il n'était pas de leur intérêt de s'obstiner...

A quoi attribuer cette permanence dans la mauvaise volonté? Sans doute pas au désir de protéger Mme Doutrewe.

On Jugera de l'estime que lui portait Léon Giet et de l'excellente ambiance qui règne au Palais de Justice de Liège en sachant que l'ancien procureur général ne l'appelait jamais par son nom, quand il recevait les familles, mais préférait parler de • la juge Chose •.

Au-delà de la destinée, assez peu intéressante en elle-même, du juge Doutrewe (qui évoque aujourd'hui comme excuse « les huit cents dossiers qu'elle avait à traiter » pour expliquer qu'elle n'a reçu les parents que trois fois quinze minutes ; « Et encore », se souvient Carine Russo, elle gardait les yeux braqués sur sa montre... »),  ce qui coince dans la question de la communication du dossier aux familles, c'est bien évidemment le fait qu'elles pourront ainsi juger « sur pièces » de la scandaleuse paresse (pour ne pas dire plus) de l'appareil judiciaire.

Or, ce que les parents savent suffirait déjà à remplir un « Guinness Book » de l'incompétence, de la stupidité et de la muflerie. De ce commissaire de police qui, dès les premiers jours de la disparition, lance avec agacement : « la vieille dame à qui on arrache son sac, elle est aussi traumatisée, comme vous », au colonel de gendarmerie Screvens, qui refusera l'autorisation qui aurait permis à l'armée de participer aux recherches d'indices sur le terrain, le catalogue est complet.

Plus généralement, les enquêteurs, on le sait, privilégièrent les pistes les plus farfelues, avant de se cantonner dans une inactivité presque totale. Ce que l'on sait moins, c'est qu'aucune des vérifications demandées par les parents ne fut faite. Les Russo et les Lejeune avaient pourtant accumulé une série d'informations (numéros de plaques d'immatriculation, description. de véhicules, etc.), qui ne donnèrent, apparemment, jamais lieu au moindre devoir d'enquête. Ils sont aujourd'hui persuadés que l'un de ces renseignements, au moins, aurait peut-être permis de remonter, indirectement, jusqu'à l'entourage de Marc Dutroux.

A une occasion, pourtant, les enquêteurs écoutèrent les parents. Durant l'été 1995, un certain François Reynskens prend contact avec les familles et leur affirme qu'il est prêt, sous certaines conditions, à faire des révélations à la police.

Après s'être fait tirer l'oreille, la gendarmerie finit par accepter d'entendre l'intéressé, dont l'audition est prévue pour l'après-midi du 27 juillet. Elle n'aura jamais lieu : à 9 h 15, ce matin-là, Reynskens, employé aux chemins de fer, passe sous un train, à proximité de la gare de Jemeppe, à Seraing. Exit le témoin spontané.

Un autre témoin n'aura pas plus de chance : alors qu'on libère, en général, les pédophiles à tour de bras, en Belgique, celui qui affirme avoir vu les photos de Julie et de Mélissa dans un catalogue de pornographie (et que rencontrèrent,dans sa geôle, Me Hissel et le délégué aux droits de l'enfance, Claude Lelièvre) est toujours détenu. Il proposait pourtant, en échange de sa libération, d'aider les enquêteurs à remonter la filière. Étrange.

Les sujets de réflexion ne manquent pas dans le dossier. Comme ce portrait-robot d'un homme aperçu par un témoin sur les lieux de l'enlèvement et qui ne correspondait en rien à la description donnée aux enquêteurs.

Et que dire de cette police judiciaire de Liège qui passait plus de temps à surveiller les familles et à les filer (dans quel but ?) qu'à rechercher la trace des deux petites disparues ? De même, on espère que la gendarmerie pourra expliquer un jour le fait que la surveillance de Marc Dutroux (dans le cadre de la mystérieuse « opération Othello ») fut levée (faute de personnel) le 22 août 1995. Soit (le hasard, à nouveau, fait bien les choses) le jour même de l'enlèvement d'An et d'Eefje.

Enfin, on ne peut, comme Me Hissel, que s'interroger, connaissant la fiabilité des informations transmises par Belgacom à l'occasion d'autres enquêtes, sur l'incapacité subite à laquelle fut réduite cet organisme

lorsqu'une petite Mélissa se manifesta, peu après l'enlèvement, à un numéro de téléphone fort proche de celui de ses parents.

Il est très peu probable qu'il ait pu s'agir d'une sinistre plaisanterie (auquel cas, c'est certainement chez les parents qu'on aurait téléphoné), et on en est donc réduit à penser que c'était là, peut-être, l'ultime manifestation d'une fillette terrorisée qui se raccrochait à une dernière bouée.

Malheureusement pour elle, la bêtise et la paresse intellectuelle des grandes personnes (et, qui sait, la complicité de certaines d'entre elles) torpillèrent ce mince espoir.

Faute d'audace, d'ingéniosité,de persévérance, voire de simple intelligence et de l'humanité la plus élémentaire, dans le chef des enquêteurs, deux petites filles et deux adolescentes (sans compter les autres victimes potentielles de la bande, enfants enlevés ou jeunes femmes massacrées ; l'enquête du juge Connerotte dira, sur ce chapitre, ce qu'il convient de penser) étaient condamnées à s'enfoncer dans la nuit et à ne plus jamais en sortir.

La justice se grandirait en laissant les familles de victimes prendre toute la mesure de la tragédie et en tirant les conséquences. Si, à Neufchâteau, elle travaille d'arrache-pied, à Liège, elle n'en prend pas le chemin. Pourquoi ?

 

Claude MONIQUET

 

 










Malades, les pédophiles? C'est trop facile!

« Télé Moustique » du jeudi 19 septembre 1996 page 39 et 40

 Les pédophiles, il connaît. Et leurs victimes aussi. Yves De Keyser est psychologue, thérapeute familial et spécialisé dans le traitement des familles incestueuses et maltraitantes. Pour lui, il serait trop facile de considérer les pédophiles comme de simples malades.

Pourquoi vous êtes-vous engagé dans le comité de soutien aux parents de Julie et Mélissa?

Yves De Keyser. – Ils sont venus me trouver, il y a un peu plus d'un an, pour me demander des renseignements sur les réseaux de pédophilie et sur les abus sexuels. Leur idée, c'était que leurs filles étaient prises dans un réseau. Ils voulaient savoir si on pouvait guérir les enfants... A l'époque, ils étaient sur écoute: on les soupçonnait d'avoir enlevé eux-mêmes leurs fillettes. Ils m'ont demandé de pouvoir continuer de me téléphoner, de rester en contact avec moi puis ils m'ont proposé de faire partie du comité de soutien qu'ils créaient. J'ai accepté.

Cela fait partie de mon travail et de mes convictions par rapport aux abus sexuels, a la maltraitance et a la pédophilie. La barrière est en effet très claire: ou bien on est contre ou bien on est complice.

Vous dites d'emblée: "Le terme pédophlle,ils ne l'encaisse pas"...

Y.D.K. - On doit changer cette ternninologie, d'abord parce que c'est un terme psychiatrique et ensuite parce que, pour moi, ce ne sont pas des malades. On doit les appeler des délinquants sexuels, rituels ou en série - pour noter l'aspect juridique car ces gens sont responsables, ils savent ce qu'ifs Font. Quelqu'un qui est malade, il va chez le médecin. Or, ces gens ne vont jamais chez un médecin pour se faire soigner. Quand ils y vont, c'est pour échapper à la loi. Ça m est arrivé une fois, un type savait qu'il allait se faire dénoncer, il est venu me voir en espérant avoir ma protection. Il comptait bénéficier de circonstances atténuantes en prétextant qu'il se soignait chez un psy. J'ai été très clair, je lui ai dit: « Ou vous allez vous dénoncer vous-même ou je le fais tout de suite ».

Ce ne sont donc pas des malades mais  pourtant, étant jeunes, ils ont souvent été abusés...

Y.D.K. - Ils gardent un traumatisme, on est d'accord. Mais ce n'est pas parce qu'ils ont été abusés qu'ils doivent se permettre d'abuser à leur tour. Je préfère donc parler de délinquant sexuel à répétition.    

Pourquoi ces pédophiles, par rapport aux autres détenus, auraient-ils ce privilège d'être des malades? J'ai travaillé avec un criminel. Ce type avait été abusé sexuellement et maltraité physiquement, il avait passé sa vie dans les homes. Je considère, moi, que c'est aussi l'une des causes de sa criminalité. Alors, ou bien bus les détenus sont des malades, ils sont punis en fonction de ce qu'ils ont fait et ils reçoivent des soins, ou bien on ne soigne personne et on les met bus en prison. II n'y a pas de raison que les pédophiles continuent de polluer mentalement I'esprit de tout le monde en se faisant passer pour des malades, des victimes qu'il tout protéger particulièrement. L'escroc est aussi un malade, le criminel est aussi un malade. Alors, que ces gens reçoivent eux aussi des soins.

Quelle est la technique de l'abuseur sexuel? Comment s'y prend-il pour se faire accepter par l'enfant?

Y.D.K. - Comme un vampire. Le vampire fixe sa victime et ('hypnotise, elle est figée, et à ce moment-là, il la mord. Soit elle reste victime, il continue à lui pomper le sang, soit elle devient vampire à son tour. L'agresseur sexuel est un escroc mental: il manipule mentalement l'enfant, à son insu et il utilise son pouvoir d'adulte pour lui imposer toute une série de choses. Cela se fait très progressivement, au point que l'enfant ne se rend pas compte du moment où cela bascule et quand il s'en rend compte, il est trop tard, il est pris au piège véritablement.

Et dans le cas d'un pédophile qui assouvit ses pulsions hors de la famille?

Y.D.K. - Souvent l'enfant abusé extra-familialement connaît très bien son agresseur. Et depuis longtemps. Le cas Dutroux est un cas exceptionnel, c'est un pédophile prédateur, un tueur en série. Mais les études montrent aussi que les tueurs en série ont subi exactement les mêmes choses que les autres pédophiles - abus sexuels, physiques, psychologiques - et ils se vengent.

les pédophiles se sentent-ils culpabilisés avant de commettre l'acte?

Y.D.K. - Non. Ils n'ont pas de culpabilité, elle est toujours projetée sur l'outre. Le pédophile considère que notre société est malade de ses tabous, qu'il est normal d'abuser sexuellement des enfants. Vous avez déjà écouté l'écrivain Gabriel Matzneff il considère que nous sommes malades pet que sa culture pédophilique est tout à fait normale,que les enfants ont besoin de cela.

Est-il possible de quérir les pédophiles?

Y.D.K. - Pas tous. Dutroux est inguérissable. Arrivé a ce niveau-là, il est inguérissable. Et je suis très lapidaire à ce niveau-là par rapport aux pédophiles dangereux, c'est: « Vous guérissez ou vous restez en prison, il n'y a pas d'autre solution ».

Quelle est la définition de l'abus sexuel?

Y.D.K. - Tomber sur un exhibitionniste, avoir un parent qui s'exhibe constamment, un parent voyeur qui regarde des Films pornos ou qui a des relations sexuelles de manière provocante devant ses enfants, tout cela, ce sont des abus sexuels.

Sabine et Laetitia sont heureusement vivantes. Mais cassées à jamais?

Y.D.K. - Non, je crois qu'il y aura moyen de les soigner. Mois il Faudra du temps, beaucoup de temps.

Combien de temps dure le traitement, combien d'entretiens sont nécessaires pour soigner quelqu'un qui a été abusé?

Y.D.K. - II faut compter deux ans avec des victimes d'abus sexuels qui n'ont pas été trop amochées...

Que voulez-vous dire par "amochées"?

Y.D.K. - Plus cela commence tôt dans la vie,et plus c'est chronique, plus les dégâts sont graves. Et quand cela commence en dessous de l'âge de six ans ou entre six et huit ans, il y A beaucoup de chance que l'on développe le syndrome de personnalité multiple.

 Quel est ce syndrome?

Y.D.K. - Quand on a subi un traumatisme, on développe un trouble dissociatif léger ou majeur, avec des amnésies, des anesthésies totales et mêmes des paralysies. Et une fois que l'on a été abusé en bas âge, de manière violente et chronique, le psychisme se comporte comme un élastique. Face à un état de stress violent, l'élastique se tend. Si on est assez fort mentalement, psychologiquement et physiquement, il va revenir a sa position initiale, avec l'aide de quelqu'un ou simplement d'un entourage suffisamment soutenant. Si par contre le traumatisme est très violent, l'élastique se tend, se tend et reste distendu, il ne sait plus revenir à sa position initiale. On a donc affaire au stress post-traumatique.

Mais parfois le choc est tellement violent et le psychisme pas encore suffisamment solide que l'élastique se tend, se tend et se casse, et il va se casser en autant de morceaux qu'il y aura de traumatismes violents. Ces morceaux vont devenir des kystes totalement séparés et se développer indépendamment les uns des autres. A l'âge adulte, on souffrira du syndrome de personnalité multiple. Quelqu'un peut donc avoir deux, cinquante, soixante ou septante personnalités en lui.

 Concrètement, que se passe-t-il alors?

Y.D.K. - La caractéristique de ces gens-là, c'est leurs pertes de mémoire. La personnalité principale peut en effet avoir une amnésie sur plusieurs heures ou sur plusieurs jours quand les autres personnalités prennent le contrôle du corps à sa place. y a toujours dans ces cas-là une fermeture des yeux, une rétroversion des globes oculaires et puis la nouvelle personnalité apparaît. Toutes ces personnalités peuvent avoir des âges des sexes, des voix, des intelligences différents. Certaines personnalités sont des enfants, d'autres des adultes, d'autres prétendent être le démon... C'est ce que, dans le temps, on appelait les possédés.

 Les personnalités ont-elles conscience des changements?

Y.D.K. - La personnalité principale, non. Elle est définie comme celle qui occupe en général la majorité du temps. Elle n'a pas du tout conscience de ce qui lui arrive et elle retombe toujours sur ses pattes pour expliquer ses trous de mémoire. Souvent elle ne sait pas qu'elle a été abusée, les autres le savent. Beaucoup de gens, par exemple, viennent chez moi sans avoir l'idée une seule seconde qu'ils ont été abusés sexuellement. Car une des caractéristiques des abus sexuels, comme de tous les traumatismes en général, c'est de faire de l'amnésie sur les abus subis. Quand un enfant subit d'une manière chronique des traumatismes sexuels ou violents, i) a tendance à dissocier. C'est la première défense de l'être humain face au traumatisme: "Je fais comme si ce n'était pas à moi que cela arrive mais à quelqu'un d'autre, cela me permet d'oublier et en même temps de ne pas sentir la douleur..."

 L'enfant est-il vraiment amnésique ou Joue-t-il le jeu?

Y.D.K. - II l'est vraiment. C'est une des raisons pour lesquelles, et c'est toujours étrange de le remarquer, les enfants continuent d'aller vers leur agresseur.

 On dit que sur ces enfants pèse une lourde culpabilité. Comment peut-on a la fois être amnésique et se sentir coupable?

Y.D.K. - La culpabilité, on l'appelle l'identification à l'agresseur. l'enfant qui se Fait agresser par ses parents - qui sont censés l'aimer et le protéger - pense du cou qu'il est mauvais, que c'est de sa faute. Cette culpabilité, c'est une manière pour lui d'avoir l'illusion que, s'il change son comportement, peut être cela va-t-il s'arrêter. Il se dit: "Je suis dans l'impuissance de modifier le comportement de mon agresseur, il n'y a donc que sur moi que je peux le modifier'. L'enfant va continuellement penser qu'il est mauvais et considérer celui qui l'abuse comme quelqu'un de parfait. I) va dénier le caractère agresseur de son agresseur. Et cela va renforcer l'amnésie. J'ai un patient qui a un tel sentiment de culpabilité que, lorsqu'il pleut, il pense que c'est de sa faute. Il se sent coupable pour tout mais il ne sait plus pourquoi il se sent coupable.

 Que pensez-vous de la toute récente réaction populaire partagée entre la haine et la curiosité morbide?

Y.D.K. - D'une part je pense qu'il y a vraiment un élan de solidarité, évident. D'autre part, un de mes collègues m'a raconté qu'un de ses patients, un père incestueux, s'est rendu sur la tombe de Julie et Mélissa... Et en même temps, il continue de nier son problème à lui. Et je suis sûr que des parents maltraitants vont aller pleurer devant la maison des petites et continueront à tabasser leurs mômes...

 

Propos recueillis par Anne Mauvis et Michel Lambert

 

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