jeudi 25 septembre 2008

Le courage des agneaux - - Bourlet - Connerotte : Compagnons de la justice (« Le Soir Illustré » du mercredi 11 septembre 1996 pages 46 et 47)


LE COURAGE DES AGNEAUX

 « Le Soir Illustré » du mercredi 11 septembre 1996 pages 46

 Il en est donc dans les affaires criminelles liégeoises comme dans les élections: on prend les mêmes que quatre ans avant, et on recommence. Avec l'espoir, cette fois, que commanditaires, fripouilles et assassins téléguidés paient le prix de leur(s) crime(s), quelle que soit leur position.

Un espoir vraiment trop naïf ? Dimanche encore, à l' issue de Controverse, 95 pourcent des téléspectateurs estimaient que, non, l'enquête sur l'assassinat d'André Cools n'irait pas au bout. Mais leurs 8000 coups de téléphone ont fait sauter le standard de RTL-TVI, et l'ampleur de cette marée de réactions montre combien ils voudraient croire que la vraie opération Mains Propres a commencé en Belgique.

Comme tous les Belges. Comme tous ceux qui sont saisis de révolte comme, en une vingtaine d'années, le

je m'en-fichisme  et l'égoïsme bien belges ont progressivement glissé vers le fatalisme, puis la peur de perdre sa place et ses avantages si on dénoncait ouvertement certains comportements. Puis la peur tout court, dans divers milieux dirigeants.

Oui, on en est arrivé là  aujourd'hui en Belgique: certains, dans cet «État de Droit», vous avouent sous le manteau qu'ils ont carrément la trouille de révéler ce qu'ils savent. C'est nouveau. Dans ce royaume à la corruption de république bananière, on s'était peu à peu résigné à une caricature de démocratie.

Les perspectives qui nous sont offertes ne sont guère exaltantes, d'accord.

Liberté de communiquer ?

Proximus ou Mobistar. Espoir de prospérité? Lotto ou Télé Kwinto. Programme politique? Bruges ou Anderlecht. Mais on survit dans la sécurité grise du cocon...

Du moins, on le croyait. Les dernières années, pourtant, les agneaux silencieux que nous étions devenus ont commencé à comprendre que leur silence pouvait se payer du prix de la mort. La mort d'un ministre d'État, pour commencer. La mort de la Justice, dans la même lignée, par étouffement des enquêtes trop dérangeantes.

La mort atroce, enfin, d'enfants considérés comme de la viande de boucherie par de vrais réseaux de pourris, jouissant de complicités très puissantes.

Non, il n'y avait plus de quoi rire. Le juge Connerotte et le procureur Bourlet n'avaient pas envie de rire, quand on les a cassés dans leur enquête sur les titres volés, aux ricanements de certains plumitifs qui traitaient le parquet de Neufchâteau de «juste bon à traquer les voleurs de poules».

Nous non plus, au Soir illustré comme chez nos confrères de La Libre Belgique et du Morgen, nous n'avons pas eu envie de rire quand des révélations très sérieuses et horrifiantes pour le fonctionnement de la Justice ont été accueillies par le silence assourdissant de ce quatrième pouvoir qu'est, que devrait être, la presse. Dans le monde de la communication,il n'y a pas de moyen plus sûr de tuer que le silence. Celui des moutons.

Ce silence était plus inquiétant encore que les procès à nous intentés par Richard Taxquet et Guy Mathot, pour ne citer qu'eux, et certainement aussi inquiétant que les perquisitions effectuées par deux fois. Nous agacions, nous gênions. Nos lecteurs savaient bien sûr ce que nous faisions, pas ceux d'autres média.

Le silence continuait,nous aussi. On se sentait un peu seuls, parfois.

Mais de moins en moins. Les enfants d'André Cools – même pas officiellement prévenus par la justice liégeoise - et Philippe Moureaux ne sont plus tout seuls. La divine surprise du sauvetage de Sabine et Laetitia,

l'épouvante de la mort de Julie, Mélissa, An et Eefje ont créé une onde de choc qui ébranle jusqu'aux cercles les plus étroits de cette société «d'irresponsables jamais coupables». C'est un vrai miracle que Dutroux, ivre de son impunité, ait enlevé Laetitia à Bertrix, à un jet de pierre de l'endroit où travaillent des juges qui font efficacement leur boulot.

A Liège, à Charleroi, que serait devenue cette enquête? Nous n'aurions jamais connu la vague d'émotion qui, en moins d'un mois, a ouvert et remué les consciences. Nous n'aurions pas assez écouté des parents admirables de dignité nous rappeler le nécessaire devoir de concitoyenneté et d'humanité.

Ce sont eux qui ont trouvé la force de briser le silence: ils ont eu le courage des agneaux. Nous leur devons encore plus que le respect.

Stève Polus.

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Bourlet - Connerotte : Compagnons de la justice

Portrait des juges qui ont rendu son honneur à notre justice

« Le Soir Illustré » du mercredi 11 septembre 1996 pages 46 et 47

Le duo fait merveille.Il a permis d'élucider l'assassinat d'André Cools, de sauver la vie de deux gamines, Sabine et Laetitia. D'élucider les assassinats de Julie, Métissa, An et Eefje. Il a l'art de surgir là où les truands, les assassins, les ripoux se croient à l'abri. Et pourtant, on l'a insulté, calomnié. On a voulu le liquider.

Aujourd'hui, malgré les drames découverts, on imagine les sourires de satisfaction du procureur Michel Bourlet et du juge d'instruction Jean-Marc Connerotte. La démission du commisaire Brose, qu'ils n'aiment pas vraiment, doit encore ajouter à ce sentiment.

Le destin, ou le hasard des désignations, a formé la paire en 1987, lorsque le ministre de la Justice, Jean Gol, nomme Jean-Marc Connerotte magistrat à Neufchâteau. Le président du tribunal de première instance place le nouveau venu à l'instruction. Sauf les proies du juge, personne, aujourd'hui, ne s'en plaindra...

LE JUGE Qui a ÉCRIT AU ROI

Pour les Connerotte, c'était un double retour. Le juge revenait du pays où il a vu le jour en juillet 1948. Et le fiston intégrait le Palais où papa Connerotte avait terminé sa carrière comme secrétaire du parquet.

Avant cela, avocat, Jean Marc Connerotte était au barreau de Tournai. Il passait de temps à autre la frontière pour plaider dans la jolie ville nordiste de Douai.

C'est aussi d'Outre -Quiévrain que provient son épouse, Marie-Hélène, une charmante et blonde valentinoise qui a conservé une bonne dose de son accent provençal.

Le juge Connerotte est ce que l’on appelle une vocation tardive. A Leuven, il a tout d'abord décroché une licence en philo et lettres. Cet intellectuel qui donne parfois l'impression de planer, s'est envolé pour l'Australie où il a enseigné le français. L'expérience aux antipodes a duré deux ans. Il a songé y retourner lorsqu'il sentait qu'il ne pouvait plus mener a sa guise l'enquête sur les titres volés et l'assassinat d'André Cools.

Après l'enseignement, le doctorat en Droit. De cette époque, Jean-Marc Connerotte connaît son premier contact physique avec la justice. C'était au cours d'une manif' estudiantine, à Leuven. Il s'était attardé en queue de peloton à cause d'un lacet défait qui aurait pu le faire choir. L'étudiant s'est arrêté, baissé, concentré sur le lacet. Puis il s'est fait épingler par la maréchaussée, heureuse d'avoir sous la main une proie en difficulté.

Depuis qu'il est à l'instruction, l'homme a pris de la carrure, ceci au figuré: les titres volés, le GIA, et puis tout ce que l'on vit aujourd'hui. Mais le juge reste discret, presque effacé. Il déteste la parade, refuse de rouler des mécaniques.

Refuse aussi l'idée de vengeance. Pourtant tentante, car Jean-Marc Connerotte a encaissé les coups, la calomnie, pendant des années. On a même dit, et écrit, qu'il avait touché de l'argent lors de son enquête.

En fin de compte, il a choisi de porter plainte. Et comme cela ne suffisait pas, il s'est adressé au roi Albert II, le 16 janvier, notamment, pour lui décrire «la véritable mission de protection et d'étouffement» entreprise par le commissaire Raymond Brose.

• Pour se remonter les bretelles, le petit juge se promène en famille. Ou alors, il enfourche sa puissante BMW. Pour éviter toute provocation, il ne l'a pas prise rouge, mais grise. Avec des amis, de la PJ par exemple, il sillonne la Gaume. Il s'attarde volontiers dans la douce campagne des Ardennes françaises. Un regret de sa part: il n'a pas encore convaincu son épouse de l'accompagner. Pourtant, JeanMarc Connerotte, comme dans son métier, ne fonce donc pas tête baissée. Il manipule l'accélérateur avec une infinie douceur. Ses oreilles grincent lorsqu'il entend les échappements qui crachent les décibels: «Ce n'est pas ça, faire de la moto» dit-il, le sourire aux lèvres.

• Depuis quelques jours, le juge a revu son programme de loisirs. Sécurité oblige, on ne le voit plus sur sa BM. Et certainement pas pour se rendre au Palais. Il a remis Stendhal dans la bibliothèque. Quand il veut souffler quelques minutes, devant une bière bien fraîche, au bistrot de la place, ses deux gardes du corps tiennent la chandelle.

CE PROCUREUR VA DROIT À LA VÉRITÉ

• Michel Bourlet, un an de moins que le juge, entretient quelques points communs avec lui. Il déteste le vedettariat, le devant de la scène. Après quelques interventions publiques, il a déjà abandonné les médiatiques conférences de presse. Il ne frime pas. Par exemple, l'auto est essentiellement utilitaire, et ça se voit.

• Au Palais, on voit le proc' bougon, puis, quelques secondes plus tard, souriant, accueillant. Il garde toujours dans l'oeil un éclat amusé, presque ironique. Son humour est souvent ravageur. Le proc' ne perd pas son temps en mondanités.

• Au parquet, (presque) tous ses substituts l'adorent. Il n'hésite jamais à monter au créneau, à la barre. Il tient même son tour de garde, week-end inclus.

• Michel Bourlet n'a peur de personne. Epingler un politique ne le dérange vraiment pas. Il rue dans les brancards, adore écorcher les margoulins et tous les pollueurs. On n'épouse pas une Ecolo pour rien.

• Le couple et leurs trois filles habitent un ancien moulin au zeste environnementaliste. Le ruisseau coule jusque dans une cave. Les forêts sans nombre du pays de Verlaine sont le prétexte à promenades, même à skis. Au jardin, chacun tient son rôle.

 A Dominique, le potager; au magistrat, le jardin environnemental. On dit que M. Bourlet décline ses roses en latin, préférant le terme scientifique. Son jardin secret remplace le gazon liégeois que, joueur de hockey, il arpentait. Michel Bourlet a l'oreille fine.

Il écoute de la musique classique, s'est même installé au clavier depuis que l'une de ses filles lui a fait découvrir le sens des portées. Mais il ne dédaigne pas la chanson française, la vraie: Nougaro, Brel, Ferré. On l'a une fois surpris, l'air taquin, fredonner Béranger. C'est le reliquat anar' de Bourlet, cette part d'héritage des belles années, celles du crépuscule des sixties.

Michel Petit.

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