samedi 23 août 2008

Peu de fleurs chez les parents(«Dernière heure»5septembre1996p3)


Peu de fleurs chez les parents

« La Dernière heure » du jeudi 5 septembre 1996 page 3

Des centaines de personnes ont pourtant signé les registres de condoléances à Hasselt


HASSELT - « Je ne connaissais pas les familles d'An et d'Eefje. Mais je tenais à venir ici. Ce qui s'est passé est effroyable.

Et je ne peux m'empêcher de critiquer la justice qui a libéré Dutroux ou les policiers qui n'ont pas réagi assez rapidement. »

Comme des centaines d'autres personnes, qui ont défilé hier dès 8 h dans la grande salle de la maison communale de Hasselt, Josée De Bruyckere (58 ans), de Deurne, a écrit quelques mots dans les registres de condoléances. Quatre Ilvres, deux pour chacune des familles, avaient d'abord été ouverts. Devant l'afflux, on a ensuite amené deux, puis quatre autres registres supplémentaires, répartis de part et d'autre d'un grand portrait d'An et Eefje.

Au-dehors, jusqu'à 19 h, la foule s'est pressée sous les six drapeaux blancs en berne, hissés à la façade de l'hôtel de ville. Dans la file, de très nombreux adolescents.

Aux abords de l'hôpital Virga-Jesse, où se trouvait le corps d'Eefje, et du funérarium de la chaussée de Campine, où reposait celui d'An, un calme étrange a régné toute la journée, contrastant avec l'ambiance à la maison communale. Très peu de gens se sont présentés à ces endroits. Seul le cercueil d'Eefje était visible.

Nous n'avons aucun contact avec les parents d'An. Le funérarium est fermé pour l'instant », commentait un responsable des pompes funèbres Pierards.
Calme identique près des maisons du papa d'Eefje et des parents d'An. En fin d'après-midi, une dizaine de bouquets de fleurs avaient été déposés devant la maison d'Eefje, guère plus devant celle d'An. Un mouvement populaire sans commune mesure avec celui déclenché par la mort de Julie et de Mélissa.

Dans la matinée, Paul Marchal a néanmoins tenu à remercier tout le pays pour le soutien que sa famille a reçu. Il a plus particulièrement rendu hommage au procureur du Roi de Neufchâteau et à ses collaborateurs. Il a souligné que tous les parents des enfants disparus constituent maintenant une grande famille. Les époux Russo et Lejeune ont été parmi les premiers à contacter Paul et Betty Marchal.

Emmenés vers le palais royal
A 16 h, le ministre de la Justice Stefaan De Clefck (qui a cinq enfants, dont deux filles de 17 et 19 ans, soit l'âge d'An,et d'Eefje) a rendu visite aux parents Marchal. Il s'est entretenu avec eux durant 45 minutes. Il leur a présenté ses condoléances et a donné des informations sur l'enquête, sans toutefois entrer danses détails. Le ministre s'est ensuite rendu dans la famille d'Eefje.

A 17 h, deux Mercedes du palais royal ont emmené Paul et Betty Marchal, ainsi que leurs trois enfants, vers Bruxelles. Le Roi et la Reine les ont reçus durant une heure. Albert Il leur a fait part de la profonde émotion des Souverains et de leur effroi à l'annonce de la nouvelle tragique. La famille Lambrecks est attendue au palais ce jeudi.

Le Premier ministre Jean-Luc Dehaene a lui aussi téléphoné aux parents, mercredi. Il leur a fait part de son intense compassion. Jean-Luc Dehaene leur a également déclaré que « leur message courageux » doit être entendu, indiquant qu'il s'engageait avec tout son gouvernement à « tout mettre en oeuvre afin d'éviter que de tels événements se répètent ».

La ville de Charleroi a encore invité la population à s'associer à la douleur des familles Marchal et Lambrecks. Des registres de condoléances et des urnes destinées à recevoir des messages de sympathie qui seront transmis aux familles endeuillées sont accessibles dans les différentes maisons communales. Les drapeaux y sont également en berne.

Benoît Franchimont
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CAMARADE DE CLASSE

Un choc énorme


« La Dernière heure » du jeudi 5 septembre 1996 page 3

HASSELT - Sur les marches de la maison communale d'Hasselt, Ingrid Vandenbroeck (18 ans) plie et replie entre ses doigts un ruban noir. An Marchal était sa copine de classe. L'an dernier encore, An et Ingrid étaient assises sur le même banc de l'Institut technique libre des Ursulines.

Avec ses amis, Ingrid est venue signer le registre des condoléances. « C'est toute la classe qui est venue.


Tous ensemble. Le matin, nous nous sommes réunis pour savoir ce que nous allions faire.
Nous avons acheté des rubans noirs, que l'on a portés à l'école toute la matinée.
J'ai appris la nouvelle à la télévision. On parlait d'ossements, puis on a cité les noms d'An et d'Eefje.

J'ai ressenti un choc énorme, l'ai toujours cru qu'An était en vie. Très vite, tout le monde s'est appelé au téléphone, pour parler de cette horreur. Mardi, sa meilleure amie, Wendy, n'est pas venue à l'école. Elle était sans doute trop choquée.

An Marchal venait de terminer sa sixième année secondaire aux Ursulines. Elle allait commencer une spécialisation en puériculture. Ingrid était dans la même classe qu'elle depuis deux années. Le corps d'An a été découvert le jour de la rentrée des classes. « Quand on a appris sa disparition, l'ensemble de la classe s'est mobilisé.

Nous avons participé aux recherches, aux battues. Et nous n'avons pas compris pourquoi la police ne croyait pas plus à l'hypothèse d'un enlèvement. La police n'a pas fait correctement son travail.
Pour Ingrid, An était « très sympathique, calme, gentille, toujours prête à aider les autres. Elle aimait beaucoup les animaux, surtout les petits, les lapins et même les souris ! » Dutroux ? « Il ne mérite plus de vivre. On devrait lui infliger les mêmes tortures que celles qu'il a fait subir à an et Eefje.

B. F.
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An et Eefje s’étaient connues dans une troupe de théâtre

« La Dernière heure » du jeudi 5 septembre 1996 page 3

HASSELT - An et Eefje s'étaient rencontrées voici deux ans environ dans une troupe de théâtre pour enfants, Harlekijn, qui joue au Centre culturel de Hasselt. Le directeur de la troupe, Pierre Coppens, se souvient.
Eefje Lambrecks faisait du théâtre depuis plus longtemps déjà. C'était une bonne comédienne, très débrouillarde. An Marchal, elle, est arrivée plus tard.
Elle a tout de suite été intégrée dans le groupe et s'est liée d'amitié avec Eefje. Les derniers moments, elles étaient tout le temps ensemble.

En août 95, quand An et Eefje sont parties en vacances à la côte, elles n'étaient pas seules. Cinq autres jeunes de la troupe Narlekijn étaient parties avec elles, au Marina park de Westende. Le soir du 22, An et Eefje avaient décidé d'aller voir, seules, le spectacle de Rasti Rostelli. On connait la suite.
Jour après jour, c'est toute la troupe qui a attendu des nouvelles des deux jeunes femmes.

Quand elles ont disparu, nous étions en train de monter Reinaart de Vos (une adaptation du Roman de Renard, Ndlr). Eefje devait y tenir le rôle de Chanteclair, le coq, et An celui d'une femme qui racontait l'histoire.

An était assez timide mais avait fait beaucoup de progrès. Je crois qu'elle s'épanouissait vraiment dans le théâtre. La pièce a été reportée. On attendait une issue heureuse à cette étrange disparition. On ne voulait pas commencer sans elles. En mai dernier, nous avons finalement donné !e spectacle. Deux autres jeunes ont repris les rôles d'An et d'Eefje. Les parents Marchal et Lambrecks sont venus assister au spectacle.
C'était un moment d'intense émotion. Sur la brochure, nous avions également imprimé les photos des eux jeunes femmes disparues.

Mobilisation
Une quarantaine de jeunes de Hasselt, âgés de 12 à 20 ans, font partie de la troupe Harlekijn. Dès 'annonce de la disparition, tous ont participé aux recherches. C'est un groupe très soudé, qui a fait tout ce qui était possible pour aider à retrouver An et Eefje. Les jeunes ont participé aux battues, distribué des messages ou vendu des autocollants pour les parents.
Quand, le samedi soir, on a annoncé la découverte des corps de Julie et Mélissa, la troupe était en train de jouer au Centre culturel.
Des rumeurs prétendaient qu'on avait aussi retrouvé An ou Eefje. La pièce a continué, mais dans une ambiance pénible. Ensuite, on a repris espoir. Jusqu'à mardi. Nous allons tous nous réunir ce jeudi, pour décider ce que nous allons faire, notamment pour les enterrements. Nous monterons aussi sans doute une nouvelle pièce, à la mémoire d An et d'Eefje.
En attendant; je vais aller voir les parents. Ce que je ressens aujourd'hui est indescriptible.

B. F.

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Répercussions dans la population

Appels angoissés chez les psychiatres


« La Dernière heure » du jeudi 5 septembre 1996 page 3

LIÈGE - « Chaque jour, l'horreur franchit un nouveau palier. Nous sommes proches, à présent d'un seuil maximal: il existe des limites au-delà desquelles la charge émotionnelle n'est plus supportable.

Elle risque alors d'engendrer de très sérieuses conséquences psychologiques. D'autant que, dans cette terrible affaire, l'angoisse s'ajoute à l'émotion : chacun craint pour ses propres enfants.

Julie et Mélissa, An et Eefje, et peut-être d'autres malheureuses victimes encore : la Belgique vit un véritable cauchemar. Qui se fait déjà ressentir dans les cabinets des spécialistes. « L'impact psychologique de ces macabres découvertes est déjà sensible auprès des personnes psychologiquement fragiles », poursuit le Dr Ansseau, de l'Unité de neuropsychiatrie du CHU Sart-Tilman (Liège).
«A l'instar de la plupart de mes confrères, j'ai reçu de nombreux appels de patients, notamment dépressifs, me demandant de les recevoir le plus rapidement possible. Ils manifestent des sentiments de frustration, d'angoisse, de dépression... directement liés aux événements récents. Chez ces personnes, les répercussions peuvent s'avérer catastrophiques. En fait l'affaire Dutroux est devenue un élément dont nous devons tenir compte dans notre pratique quotidienne. »

Sans précédent
Les inquiétudes du Dr Ansseau ne portent pas uniquement sur les patients. « Le traumatisme est réeldans l'ensemble de la population», indique-t-il.


«Chacun l'exprime de manière différente – en fondant en larmes, en intériorisant... - selon sa personnalité, selon son passé, surtout si l'enfance a été marquée par des épisodes de violence, d'abus sexuels... Il reste que le choc, qui a considérablement ébranlé nos concitoyens, devrait se traduire par un accroissement des troubles psychologiques. »

Notre interlocuteur relève également un renforcement du sentiment d'insécurité. « Dutroux, c'est votre voisin, c'est le mien. Un homme apparemment banal, peut-être serviable, qui a commis des actes abominables. Dans ces conditions, comment faire encore confiance à qui que ce soit ? » Une réaction qui s'explique, aussi, par la proximité des faits. «


C'est la première fois, me semble-t-il, que notre pays est confronté à un drame de ce genre, dont l'ampleur et dont les mécanismes dépassent tout ce que l'on pouvait imaginer. »

Profondément affectés, les Belges ne se remettront de tout cela qu'avec difficulté. « Il est important qu'ils se persuadent que la justice suit son cours sans hésitation, que le pouvoir politique agit, qu'ils bénéficient d'une information claire, complète et objective », conclut le Dr Ansseau. « Une période de récupération va suivre. Mais le chemin est encore long... »

J. M.
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Funérailles : Dans la même église?

« La Dernière heure » du jeudi 5 septembre 1996 page 3

HASSELT -Les funérailles d'An Marchal auront lieu samedi à 14 h, a annoncé hier soir Paul Marchal. Aucune décision sur d'éventuelles funérailles communes - comme cela avait été le cas pour Julie et Mélissa - n'est encore prise.

La dépouille d'An Marchal se trouve au funérarium Pierards à Hasselt. Aucune disposition n'a encore été prise pour un éventuel accès au grand public. Des centaines de personnes se sont déjà rendues au funérarium Jamart de Kuringen où repose le corps d'Eefje Lambrecks.

Par ailleurs, un service de prières en mémoire d'An Marchai et Eefje Lambrecks se tiendra également samedi dans la cathédrale d'Anvers.
L'officiant en sera l'évêque d'Anvers, Mgr Van den Berghe. La cathédrale sera accessible entre 11 h et 13 h 30. Un livre sera ouvert pour les intentions de prières ou les condoléances. Il sera remis aux parents des deux victimes. A midi, une prière commune se tiendra en mémoire des personnes disparues.

Dans un communiqué diffusé au nom des évêques de Belgique, l'évêque de Hasselt, M9' Paul Schruers, exprime la profonde émotion des évêques après l'annonce de la mort d'An et• Eefje : « Nous nous sentons écrasés et révoltés que chose pareille soit possible dans notre monde.

B. F.
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LA MORT REFUSES

Le deuil passe par le doute


« La Dernière heure » du jeudi 5 septembre 1996 page 3

BRUXELLES - « Pour moi, il reste malgré tout un doute... » Carine Russo, la maman de Melissa, poursuivait, hier, dans ces colonnes: « Il faut qu'on se rende à l'évidence, mais ce n'est pas facile. L'identification n'a pas été faite de manière scientifique et rigoureuse.

Cette réaction de doute a pu surprendre, quelques jours après les funérailles particulièrement émouvantes de Julie et Mélissa. « Il s'agit d'une étape que je qualifierai de classique dans le cadre du processus de deuil », explique le Dr Ansseau, neuropsychiatre au CHU de liège. « En fait, après le choc initial, consécutif à l'annonce du décès, les proches entrent dans une phase de déni. Ils ne veulent pas y croire. Ils refusent l'évidence, ils sont dans l'incapacité d'accepter la vérité.

Dans le cas des parents de Mélissa, le fait qu'ils n'aient pas pu reconnaître le corps avant l'inhumation ajoute évidemment à ce sentiment d'incertitude. Pour autant que cette situation persiste, le risque est réel de bloquer le processus de deuil, avec des conséquences néfastes.
Carine Russo rappelle avoir demandé, avec son mari, de pouvoir identifier sa fille. Cela leur a été refusé, pour leur « bien psychololique ». N e s'oriente-t-on pas vers 'effet inverse

En tout état cause, souligne le Dr Ansseau, la phase de déni fait place, habituellement, à celle de la révolte, lorsqu'on essaie à tout prix de trouver un responsable – pas forcément le bon - à la mort de la personne aimée (par exemple une mède qui reproche à son époux d'avoir acheté une voiture à leur enfant, décédé dans un accident de la route). Le processus de deuil se poursuit par une période de dépression, avant d'aboutir à l'acceptation, a la résignation -« la vie continue... ». Des stades profondément douloureux dont la durée varie, évidemment, de manière sensible selon les cas.

J.M.
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Francis Brichet crie sa colère

La rancoeur d'un papa


« La Dernière heure » du jeudi 5 septembre 1996 page 3

NAMUR - Francis Brichet, le père d'Elisabeth, n'a que des reproches à adresser à la justice et aux hommes politiques. Le papa d'Elisabeth Brichet vit avec beaucoup d'émotion et de tristesse l'interminable et effroyable succession des événements judiciaires actuels. Il déclarait, mercredi: « C'est abominable... Je crois que je suis au bout du rouleau. Je n'arrive même plus a imaginer la douleur des parents. En ce qui concerne Élisabeth, je préférerais qu'on me téléphone pour m'annoncer qu'on l'a retrouvée à Jumet que de la savoir dans un réseau de pédophilie. »


Mais M. Brichet a bien des ressentiments à exprimer en dehors de la répulsion qui l'anime à l'égard des membres de la bande de Marc Dutroux. Il les dirige vers tous les responsables : « Je dénonce l'inertie de la justice et l'apathie des hommes politiques qui ne prennent pas les mesures nécessaires. Je répète que notre justice est faite par des fonctionnaires.

M. Brichet explique avoir reçu de nombreux appels de la part de personnalités politiques, dont M. Busquin, qui tenaient à lui apporter leur soutien, mais, «parmi eux, il y a beaucoup de minables qui ne cherchent qu'à se mettre en valeur alors que leur rôle devrait être d'informer la population ».


Le père d'Elisabeth ajoute que le premier ministre est resté en vacances alors que la Belgique était presque en situation de deuil national.

Ces hommes, maintenant qu'ils sont là, font du cinéma...
Pourtant, on n'attend d'eux qu'une seule chose : qu'ils lèvent le secret de l'instruction pour les victimes. Ils en parlent depuis 20 ans… C'est un scandale. »

Quand va-t-on me téléphoner ?
Face à ces interventions incessantes auprès de lui, M. Brichet parle du calvaire des parents. Mais il dénonce encore plus la situation dans laquelle on laisse ceux qui ont vécu des drames similaires en perdant des enfants et dont personne ne s'occupe parce qu'ils n'ont pas alerté les médias à temps.
Comme ce vieux grand-père que j'ai vu l'autre jour à la télévision et qui pleurait son petit-fils. Pour lui, la police n'avait rien fait.
M. Brichet persiste à critiquer la manière dont « les magistrats, sans doute bien aimables, ne l'ont pas tenu informé de l'évolution du dossier». Aujourd'hui, il n'exclut pas que sa fille soit parmi les victimes de la bande Dutroux. « Je ne me demande plus qu'une seule chose : quand va-t-on me téléphoner pour me dire ce qui est arrive à ma fille ?


Je n'ai plus aucun espoir. Mais au moins qu'on aide les autres,» M. Brichet annonce par ailleurs qu'il a été informé de ce qu'un proche est parti pour les Pyrénées afin de vérifier les faits rapportés par une Dinantaise qui prétend y avoir vu Elisabeth.

S. Q.

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