dimanche 27 juillet 2008

Dans la cour, l’ombre de Dutroux ("DH" du mardi 3 septembre 1996)


Dans la cour, l’ombre de Dutroux


L’école Julie et Mélissa

LE SOUVENIR DES DEUX GAMINES DISPARUES

LA DERNIERE HEURE du mardi 3 septembre 1996

A GRACE-HOLLOGNE - II est des établissements où la rentrée des classes fut particulièrement douloureuse; ainsi, l'école communale de Crotteux, à Grâce-Hollogne, où deux petites élèves manquent désormais à l'appel.

De Julie et Mélissa, « deux gamines studieuses que tout le monde appréciait », il est bien sûr partout question, dans la cour de récréation, dans les couloirs, les salles de classe ou la salle des professeurs.

« Chacun d'entre nous appréhendait cette rentrée », confie un des instituteurs en avouant qu'il y a des situations « auxquelles on n'est pas préparé. » « On s'est demandé s'il fallait ou non en parler avec les enfants, s'il fallait observer une minute de silence, s'il fallait faire quelque chose. Et puis on s'est dit que le mieux était encore de ne pas traumatiser davantage les enfants; nous répondrons simplement à leurs questions et leur rappellerons de se méfier des gestes équivoques.
Henri lhoest, l'échevin de l'Instruction publique, parle, lui, d'une « école de village, où tout le monde se connaît » et où chacun ressent très durement la disparition de Julie et Mélissa. «Les familles Lejeune et Russo nous ont autorisés à rebaptiser notre école du nom de leurs enfants. Ce serait sans doute la meilleure façon de leur rendre hommage; la demande sera prochainement introduite auprès du conseil communal des rassurer
Les enfants, eux, semblent chercher désespérément du regard leurs deux copines. Ils savent bien sûr ce qui s'est passé, regardent la télé et parlent avec leurs parents, mais, pour beaucoup, mourir ne veut rien dire et il leur faudra du temps pour comprendre tout ce que cela a de cruel. « On a beaucoup discuté avec nos enfants, on a essayé de leur faire comprendre que tous les adultes n'étaient pas méchants comme Marc Dutroux et son amie, mais qu'il ne fallait cependant pas suivre des inconnus dans la rue », explique le papa de Gérôme, un gamin de 7 ans qui se débat sous un cartable trop lourd pour lui. « Il n'empêche que nous,les parents, on a peur pour nos gosses. Bien sûr, on sait que c'est déraisonnable, mais des drames comme celui-là, ça impressionne.
On réalise aujourd'hui que personne n'est à l'abri, que ça n'arrive pas qu'aux autres.

Conseils de prudence
Et l'enlèvement de deux adolescentes en fin de semaine dernière n'est pas pour refroidir les esprits. « Nous répétons à nos enfants les éternels conseils de prudence », reprend une maman en vérifiant le dix heures de son petit bout.
Mais vous savez comment ils sont à cet âge-là, tellement imprévisibles ! » C'est là sans doute le plus grand problème.
Jo. M.
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IL AVAIT CHANTÉ POUR JULIE ET MELISSA

C'était un honneur

LA DERNIERE HEURE du mardi 3 septembre 1996

FLOREFFE - Pour François, comme pour des milliers d'autres enfants, hier c'était le jour J, celui de la rentrée des classes. Une rentrée qui, dans son cas, revêtait un caractère particulier. Parce que, âgé de 12 ans 1/2, il rentrait en première rénové-options anglais, sports, dessin, sciences - au séminaire de Floreffe, après des primaires à l'école Saint-Joseph de Malonne. Certainement... Mais aussi parce que, après ces vacances 1996, et plus particulièrement la journée du 22 août dernier, ce n'est plus vraiment le même François qui reprend le chemin des écoliers.
François Saussus, c'est ce talentueux jeune Namurois dont la voix a ému aux larmes des milliers de gens, en chantant magistralement « Pour les enfants du monde entier », d'Yves Duteil, lors des funérailles de Julie et Mélissa. Une performance qui, sans conteste, a marqué la vie du jeune artiste.

Et sa rentrée scolaire ?

« Il y a bien quelques copains qui m'ont félicité », reconnaît-il humblement. Et ça fait plaisir ? « Oui. Nous venons d'aller rechercher sa soeur, qui est toujours à l'école à Saint-Joseph. Là, des anciennes profs lui ont dit qu'elles l'avaient vu à la télé», ajoutent ses parents, qui l'accompagnent à cette première séance d'information. On n'en saura pas plus... Visiblement, dans la famille,on sait rester modeste.

Une voix chaleureuse
Même si les parents ne peuvent s'empêcher d'apprécier, à juste titre, la prouesse du fiston. « Je suis moi-même chef de choeur, commente le papa, qui dirige la chorale des Petits Chanteurs de Namur, dont fait partie son sympathique garçon, mais, franchement, je n'aurais jamais osé. Pas tant à cause du public, dont François a une certaine habitude. Mais plutôt à cause des circonstances. » Ce que confirme la maman: « Il a quand même été impressionné en se retrouvant devant les deux cercueils blancs. Et des cercueils d'enfants, en plus. Mais sa voix était tellement chaleureuse. Tout le monde a dit que c'était sa meilleure prestation. Il y avait aussi toutes ces cameras : « Il savait que la RTBF serait là,mais quand il a vu toutes les autres chaînes étrangères dehors... Et puis les français l'ont montré au JT et les techniciens de TF1 lui ont annoncé qu'il passerait sur CNN.
Des circonstances extraordinaires, mais qui n'empêchent pas la famille Saussus de garder les pieds sur terre et de ne les évoquer qu'avec une extrême pudeur.

Vous savez, s'il a chanté pour Julie et Mélissa, c'est parce que, nous aussi, nous avons perdu un enfant.. , confie Mme Saussus.

Quant à François, qui reconnaît qu'il est, à présent, a plus prudent qu'avant, dans la rue », il l'a parfaitement compris: pour lui, qui rêve pourtant de se produire devant Duteil en personne, « c'était un honneur » de pouvoir chanter là.

Laurent Belot
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DANS LA PLUPART DES ÉCOLES, DES DÉBATS SUR L'AFFAIRE

Pas de psychose exacerbée, mais quelque chose a changé


LA DERNIERE HEURE du mardi 3 septembre 1996

BRUXELLES - « Nous avons eu une réunion des profs avant la rentrée. On s'est demandé ce qu'il fallait faire, s'il fallait observer une minute de silence ou quelque chose du même genre. On pensait que les élèves allaient tellement en parler »...
Directeur du fondamental à la Communauté éducative Sainte-Geneviève, à Etterbeek, M. Michiels était hier rassuré : finalement, les enfants auront vécu une rentrée moins troublée que prévu, où les souvenirs de vacances, les retrouvailles avec les meilleurs amis éclipsaient les autres préoccupations. Et pourtant, plus aucun instit, dans cette école comme ailleurs, ne tentait d'esquiver la question, tous bien conscients qu'ils devront débattre, ces prochains jours, du dossier qui a retenu toute l'attention des élèves, même en vacances à l'étranger. « Nous avons des livres spécifiques, comme Mimi fleur de cactus, de Marie-France Botte, des cassettes, le Bla-Bla spécial que nous avons enregistré... », commentent les enseignants en salle des profs.
« Mais c'est vrai que l'on aurait besoin, en plus, d'apport extérieur, d'animations spécifiques sur le thème. Cependant, face à la pression énorme de ces dernières semaines, on se dit qu'il vaut mieux attendre que cela sorte, spontanément, de la bouche des élèves : ne les traumatisons pas davantage. Quand ils le souhaiteront, alors nous serons prêts à répondre à leurs questions.

Par deux, sans risque
Point de psychose exacerbée, mais tous conviennent que quelque chose a changé en ce premier lundi de septembre. « Déjà pendant les plaines de vacances,on constatait que !es enfants ne réagissaient plus de la même manière : ils nous signalaient d'emblée qu'ils restaient bien ensemble lors des déplacements.
Avant, quand on laissait des élèves sortir, on s'imaginait que s'ils étaient deux ils ne risquaient rien...

Et pour nous aussi, ça a change: on n'oserait plus se montrer trop gentil, trop amical avec nos élèves, par crainte qu'ils n’interprètent mal. Nous avons déjà eu, dans nos murs, des enfants victimes d'inceste ou de pédophilie, mais jamais nous n'avions osé imaginer que des réseaux structures existaient dans notre pays.

Débat
La discussion n'avait pas été programmée, mais il a suffit plus tard d'une phrase, dans la classe de sixième de Mme Delplace, pour entamer un large débat sur l'affaire.
Surinformés, les élèves n'ignorent aucun détail, y compris les plus sordides, de ce sinistre dossier.
Leurs témoignages, leurs récits, leurs avis tranchés (« Qu'on en ferme Dutroux et qu'on le laisse mourir de faim, comme il l'a fait pour Julie et Mélissa »...) montrent la nécessité de les encadrer, de tempérer certains propos, de jouer, surtout, la carte de la prévention.
Oui, nous en avons beaucoup parlé à la maison, avec les parents, ou les amis, ou les cousins », lancent en choeur ces gosses de 11-12 ans.
Si leur comportement a changé ? « Je ne sors plus seul. » « Moi oui, mais je sais comment me défendre et puis je cours vite. » « Je ne répondrai plus en rue si on me demande un renseignement, même pour de vrai. » « Je ne vais plus au basket », « Je vais prendre des cours de karaté »... «A cause de Dutroux, on ne peut plus rien faire. C'est moche. Mais c'est aussi la faute à ceux qui ont relâché Dutroux »...
L’occasion, pour l'institutrice, de prendre le pouls de ses ouailles assurément, le dossier mérite réflexion et suivi... Pour remettre, au moins, les pendules à l'heure dans les têtes des enfants.

Nancy Ferroni
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UNE RENTRÉE MOINS PÉNIBLE QUE PRÉVU À SARS-LA-BUISSIERE

« Les questions des enfants »


LA DERNIERE HEURE du mardi 3 septembre 1996

LOBBES - « Ici, plus rien ne sera jamais comme avant ! » la réflexion de cette mère, entendue hier matin au portail de la petite école de Sars-la-Buissière, dans l'entité lobbaine, résume peut-être assez bien un sentiment unanime dans ce village qui attire malgré lui les regards du pays entier depuis la découverte des corps de Julie et Mélissa. « En quelques jours, la vie a complètement changé. Les rapports ne sont plus les mêmes. On essaie parfois de faire comme si, mais c'est difficile : cette affaire nous a trop pris au ventre...

Chape de plomb
Dans le matin encore gris, les bancs d'un brouillard épais pèsent comme une chape de plomb sur la petite école communale de la rue Chevesne dont la cour de récréation commence à peine à résonner des cris et rires d'enfants. Vers 9 heures, un coup de cloche sonne la rentrée. Elle se fera dans la gravité et le silence.
« Sur les soixante élèves fréquentant nos classes primaires (une par degré) et maternelles, pas un n'est extérieur à sars-la-Buissière », explique la directrice, Mme Defrasnes, qui y est elle-même domiciliée.

Programme scolaire
Je crois qu'après le drame qui s'est joué à nos portes, les enfants ont besoin d'être sécurisés. Avec mes collègues, nous pensons qu'il faut soulever la question en classe. Ils ne comprendraient pas un silence de la part de leur institutrice alors qu'il n'est partout question que de cela. Nous ne voulons pas non plus les traumatiser en s'appesantissant sur les dangers et mises en garde. Il est donc prévu d'évacuer le problème aujourd'hui. Demain, nous passerons au programme scolaire normal, mais, si des questions nous sont posées, nous nous efforcerons toujours d'y répondre naturellement.

Un équilibre à respecter
Une institutrice reprend : « Entre trop dire et se taire, il y a un équilibre à respecter. En tant qu'institutrices, nous devons la vérité à nos élèves. C'est la première fois qu'ils ont assisté au bouclage de leur quartier, et qu'une telle effervescence a régné dans leur village. Il serait impensable de vouloir tirer un trait là-dessus.
Venu assister à la rentrée, le bourgmestre de Lobbes André Levacq aurait souhaité, de son côté, qu'on ne revienne plus sur l'affaire.
Celle-ci n'a fait l'objet d'aucune demande particulière de parents ni même d'enfants selon Mme Defrasnes qui avait quand même des appréhensions. « En arrivant à la garderie ce matin, je craignais d'être assaillie de questions embarrassantes. Comme vous le voyez, ce n'est pas le cas. Les enfants ont un comportement tout à fait normal. »

D.A.
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Réveillés toutes les 7 minutes 30...

LA DERNIERE HEURE du mardi 3 septembre 1996

ARLON / NAMUR - Pour éviter que Dutroux ne cherche à s'évader ou, surtout, ne tente de mettre fin à ses jours, les gardiens de la prison d'Arlon ne le laisse que peu de temps sans surveillance. Sur ordre de la direction, ils contrôlent sa cellule toutes les 7 minutes et 30 secondes exactement !
Les autres membres de la bande enfermés à Arlon sont soumis à la même cadence. Le jour, on ouvre le judas; la nuit, on allume en plus la lumière. Autrement dit, Dutroux et ses comparses sont réveillés toutes les 7 minutes 30!
De telles surveillances suivies ne sont pas si rares. Les principaux membres de la bande Haemers étaient ainsi surveillés toutes les 15 minutes, ce qui n'a tout de même pas empêché le grand blond de se pendre en cellule. A l'époque du procès, les avocats de Philippe Lacroix, lieutenant de Haemers, s'étaient plaints à plusieurs reprises de cette surveillance, estimant qu'elle rendait fou leur client.

Tentative d'agression à l'infirmerie d'Arlon
Par mesure de sécurité, Dutroux et ses complices présumés sont également complètement isolés des autres prisonniers. On nous confirme aujourd'hui que Dutroux a fait l'objet d'une tentative d'agression dans les tous premiers jours de sa détention. Il devait se rendre à l'infirmerie, qui avait été vidée pour l'occasion. Un détenu a cependant réussi à s'y cacher et a attendu Dutroux pour le frapper. Les gardiens sont intervenus juste à temps pour protéger le tueur de Sars-la-Buissière...

Samedi, Michel Nihoul a quitté Arlon pour être transféré à la prison de Namur, sur décision du juge d'instruction Jean-Marc Connerotte. On ignore les raisons de ce transfert subit.

Dans la prison ardennaise, la bande Dutroux occupe la 8e section, une aile d'une vingtaine de places qui leur est entièrement réservée. Si Dutroux est isolé, d'autres peuvent recevoir des visites. L'un des prévenus peut même téléphoner une fois par jour à son avocat.

II se confirme que les détenus de la 8e section peuvent communiquer entre eux. « Les fenêtres des cellules sont grandes et ils peuvent se crier des messages. Mais ils ne le font pas », commente un membre du personnel pénitentiaire. Deux détenus ont également demandé et obtenu la télévision. Rien ne leur interdit non plus de lire les journaux.
Dutroux et ses comparses ont l'autorisation de se rendre au préau pour la promenade. Mais, jusqu'ici, tous ont refusé de sortir de cellule, manifestement par crainte de représailles. S'ils acceptent, on leur réservera un préau isolé.

En temps normal, la nourriture est distribuée par des détenus, sous la surveillance de gardiens. Ici, pour éviter d'autres problèmes de contact, ce sont les gardiens seuls qui amènent les repas à la 8e section.

A Namur, Michelle Martin fait elle aussi l'objet de mesures de protection spéciales. Si elle séjourne dans l'aile des femmes comme les autres prisonnières, elle est séparée au maximum de ces détenues et ne participe ainsi à aucune activité. Quand elle doit se rendre à la douche, par exemple, le quartier est vidé, afin qu'elle ne rencontre aucune autre prisonnière. Elle peut recevoir la visite de sa mère, sur autorisation du directeur de la prison, qui a lui-même obtenu l'accord du juge d'instruction de Neufchâteau. Contrairement à ce qui avait été dit au début de l'affaire, sa fille, Céline (9 mois), ne se trouve pas en prison avec elle.
A Namur aussi, la nourriture est distribuée par les surveillantes. Michelle Martin est servie en dernier lieu, lorsque les autres détenues sont rentrées dans les cellules.

Benoît Franchimont


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