mardi 21 avril 2009

Le cri - - Le retour de l’humain (« Le Vif »25 octobre 1996 UnE et pg 3)


Le cri - - Le retour de l’humain

« Le Vif l’express » du vendredi 25 octobre 1996 page 3

Entre la surdité et la démagogie, une troisième voie est ouverte aux responsables politiques pour retrouver la confiance de la population et faire renaître un brin d'enthousiasme.

On pouvait craindre le pire. Une manifestation dont le message dominant eût été :Tous pourris ; à nos balais ! » On a vu le meilleur. Une foule immense, émue mais calme et très mature. Toutes origines sociales, géographiques et culturelles confondues, elle est venue crier son indignation et sa solidarité avec les victimes de la barbarie la plus atroce.

Il est toujours difficile et prétentieux de vouloir traduire un « sentiment collectif ». Les 300 000 marcheurs du dimanche 20 octobre ne se sont pas tous déplacés pour les mêmes raisons. Ils n'ont pas brandi une revendication unique, assortie d'une méthodologie commune pour obtenir satisfaction. Mais on peut, sans grand risque d'erreur, avancer quatre interprétations à cette mobilisation populaire sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

1. Les Belges se sont levés contre l'atteinte à ce qui est pour eux le plus sacré, l'enfance. Ils se sont sincèrement et profondément identifiés aux parents des enfants martyrs, dont ils ressentent la souffrance comme si elle était la leur, parce qu'elle est la leur.

2. Ils n'ont pas manifesté « contre un fait divers ». Les cris réclamant la mort pour Marc Dutroux sont restés très minoritaires. Ils ont interpellé la puissance publique dans sa responsabilité la plus élémentaire, qui est d'oeuvrer à une vie acceptable pour chaque individu dans la société. Ce qui veut dire beaucoup de choses. Faire en sorte que les plus faibles puissent vivre dans une sécurité suffisante, a l'abri des prédateurs.

Que les criminels soient recherchés, jugés et traités comme il convient Sans qu'ils puissent bénéficier des négligences, voire de complaisances de l'appareil judiciaire.

3. Les, Belges sont méfiants. Ils estiment avoir de bonnes raisons de ne plus croire à la sincérité de la justice et des pouvoirs publics en général. Ils ont le sentiment que tant d'échecs judiciaires, tant d'affaires non élucidées ne peuvent s'expliquer par le seul hasard. Beaucoup pensent qu' « on » leur cache des choses, que les « affaires ne trouvent pas de solution parce qu'on cherche à les étouffe. Au plus haut niveau : celui des détenteurs du pouvoir, dont l'intérêt serait de dissimuler des vérités qui es compromettraient

4. L'ampleur de la mobilisation traduit un mécontentement plus général à l'égard de la vie dans la société actuelle, qui multiplie à l'envi les sources de frustration. Comment se satisfaire d'un monde où l'idolâtrie du «progrès »scientifique et technique se traduit par la mise à l'écart de franges toujours plus importantes de la population ? Comment susciter l'enthousiasme et le goût du travail chez des enfants qui se sentent voués au chômage, à la précarité, à l'inutilité ? Comment vivre serein aujourd'hui, lorsqu'on ne sait pas de quoi demain sera fait ? Quel sens trouver à un monde où la quête de l'épanouissement semble se réduire à la conquête de biens matériels inaccessibles au plus grand nombre ? Comment croire à un avenir meilleur quand tous les décideurs expliquent que leurs possibilités de choix sont limitées par des contraintes qui leur échappent, comme autant de fatalités ?

0r la manifestation de dimanche laisse apercevoir autant d'espoirs que de désespérances. Même si elle est exprimée de manière confuse, l'attente de la population est immense. Le monde politique, rivé depuis trop longtemps à la gestion des budgets et des mécanismes institutionnels, est mal préparé pour y répondre. Plusieurs choix s'offrent à lui. Il peut, d'abord, se contenter de « faire le gros dos » en attendant que l'orage passe.

Ce serait pratiquer la politique e l'autruche et s'exposer à un rejet définitif : les Belges ont averti qu'ils seraient vigilants. Il peut, aussi, lancer dans la précipitation quelques réformettes » tape-à-l'oeil, donner en pâture quelques boucs émissaires. A la manière des Anciens qui offraient du « pain et des jeux » pour endiguer les frustrations du peuple. Ce serait une réaction puérile et inadéquate, car à courte vue.

Il peut, enfin, se remettre en question de manière plus calme mais plus fondamentale.

Éviter les attitudes démagogiques et les « gadgets » coûteux. Leur préférer une réflexion de moyen terme pour apporter les correctifs nécessaires aux services publics qui fonctionnent mal, pour mettre à jour les législations désuètes, pour appliquer conformément à leur objectif des législations parfaitement valables mais dévoyées, dans leur application concrète, par des comportements indifférents à l'intérêt général.

Cette troisième voie postule un changement de culture dans la vie publique. Il ne s'agit pas de « dépenser plus» ; nous n'en avons pas les moyens. Il s'agit, plus « simplement », de retrouver la raison d'être de l'action politique. Celle-ci n'a de sens que si son objectif ultime est le meilleur épanouissement possible de l'être humain dans la société. Les budgets, les institutions, les lois ne sont le des moyens pour y parvenir. Cessons, tous, de confondre Il fin avec les moyens.

Restons aussi réalistes : garder le cap de cette « troisième voie » est sans doute l'épreuve la plus difficile. Mais c'est la seule qui soit susceptible de rendre la confiance et de faire renaître l'enthousiasme.

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