vendredi 3 octobre 2008

MARIE-FRANCE BOTTE : On nous prend pour des cons( « Télé Moustique »12 septembre 1996 pg 34 à 36)


MARIE-FRANCE BOTTE : On nous prend pour des cons

 « Télé Moustique » du jeudi 12 septembre 1996 page 34 à 36

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 En état de choc, comme tous les Belges,face aux révélations quotidiennes sur les sinistres activités du réseau Dutroux-Nihoul, Marie-France Botte pousse ici un véritable cri. Un cri d'horreur et d'angoisse. Mais si elle est empreinte d'émotion, sa colère est lucide. Active depuis si longtemps dans la lutte contre les abuseurs d'enfants, Marie France Botte décoche donc ses flèches, principalement en direction du monde politique, avec précision. Cela fera mal aux personnes concernées.

Tellement mal que l'ex-Femme de l'année se dit: «On voudra rapidement se débarrasser de moi»…


 M Marie-France Botte, notre entretien se tient au lendemain de la terrible découverte des restes d'An et Eefje. Comment réagissez-vous à cette gradation supplémentaire dans l'horreur de l'affaire Dutroux?

Marie-France Botte. – Comme tout le monde, je suis prise d'un sentiment d’horreur. Mais je ne suis pas vraiment surprise. Jamais, je n'ai cru à la piste slovaque qu'on a pu évoquer dans les semaines précédentes.

Pour Dutroux, ce devait être la jouissance suprême dans sa perversité de faire courir toute la Belgique en Slovaquie ou n'importe où ailleurs. II y a un autre enseignement à tirer de cette terrible découverte: vu l'âge des victimes, l'assassinat d'An et Eefje démontre que le réseau Dutroux n'était pas actif seulement dans le domaine de la pédophilie et que ses activités s'étendaient aussi vers le trafic d'êtres humains en général. Ce qui correspond a ce qu'on sait du personnage: un psychopathe qui n'éprouve aucun sentiment à l'égard de ses victimes et pour lequel tout est donc possible.

Il est susceptible de rentrer dans tous les trafics.

A votre sens, peut-on supposer que l'on soit encore confronté à d'autres découvertes macabres dans les jours ou les semaines a venir?

M.-F. B. - Aujourd'hui, il y a quatre victimes claires, plus deux autres qui ont échappé au pire. Mais, oui, je crains qu'on apprenne dans les jours à venir qu'il y en a d'autres. En effet, c'est à long terme qu'on doit s'interroger sur les activités de Dutroux et de sa bande avant la première condamnation en 1986. C'est un monsieur qui a 40 ans. Qu'a-t-il fait dans les vingt ans qui ont précédé?

Avez-vous le sentiment que la justice belge est en mesure de faire toute la lumière sur les activités du réseau Dutroux?

M.-F. B. - Pour moi, elle est en mesure techniquement de le faire. Elle dispose des outils nécessaires à cette fin.

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Les policiers et les magistrats parlent souvent de manque de moyens!

M.-F. B. - Ouais, d'accord. C'est vrai que d'une manière générale, le monde judiciaire manque de moyens. Mais ici, ce n'est pas le problème central! Ce qui n'a pas marché dans cette enquête, c'est qu'on a refusé d'envisager que l'inacceptable existe. Ceux qui étaient chargés de retrouver les petites disparues se sont mis d'emblée dans un système de pensée où elles étaient mortes. Et je crois qu'il y a une grosse différence entre une enquête où l'on cherche des enfants vivants et une enquête où l'on cherche des enfants morts.

Il y en a une qui se gère dans l'urgence et une autre qui se gère en dilettante.

Est-ce qu'avec plus de moyens, on aurait retrouvé Julie et Mélissa plus tôt?

Je n'en suis pas convaincue. Ce n'est pas une simple question de moyens, mais de stratégie et de réflexion.

 "J'espère qu'au-delà des pressions habituelles, Bourlet ne sera pas abîmé avant la fin de l'enquête"

 Le fait qu'on n'y a pas cru...

M.-F. B. - Je vous interromps parce qu'il faut tout de même souligner que c'est d'autant plus grave qu'on a eu au début des années nonante le Cries, l'affaire Spartacus; des dossiers où on a saisi des vidéo porno, des fichiers. En plus, cela fait cinq ans que l'on répète tous les jours la même chose en disant que les Européens qui vont abuser des enfants en Asie du Sud-Est font exactement la même chose quand ils rentrent au pays. La pédophilie, les réseaux existent donc ici. On le savait. Mais on ne voulait pas le voir.

 A votre avis, on n'a pas voulu le voir en raison de protections des milieux pédophiles?

M.-F. B. - Au w des carences de l'enquête, de l'arrestation d'un membre de la police judiciaire dans ce dossier, cela me paraît difficile de dire qu'on a facilité l'éclatement de la vérité. II faudrait vraiment être un imbécile pour croire cela. S'agit-il seulement de bêtise? Cela me parait énorme. En tout cas, Dutroux ce n'était pas une entreprise familiale. Et cette entreprise n'a pu fonctionner qu'avec des abuseurs protégés et d'importants moyens financiers. C'est le cas dans tous les dossiers de réseaux pédophiles sur le plan international, alors je ne vois pas pourquoi cela fonctionnerait différemment dans notre pays.

Il y a eu la phrase terrible du procureur de Neufchateau, Michel Bourlet: « Si on me laissefaire ». Quelle réaction cela vous inspire?

M.-F. B. - C'est une phrase terrible en effet. Mais c'est la vérité. J'ai beaucoup d'admiration pour ce qu'a dit M. Bourlet. Il a tait une épreuve de vérité. Il a dit les choses comme elles se passaient. Quelque part, il s'est engagé a ce que cela ne se passe plus. C'est peut-être la première personne dans cette enquête qui a joué la carte de l'honnêteté par rapport aux victimes; qui a remis de l'humanité dans la justice. Ce n'est pas une petite phrase-accident. C'est un appel. Cela me fait dire que c'est une des rares personnes en laquelle j'ai confiance dans ce dossier et je lui donnerais plutôt 11/10. Surtout pour son approche des victimes, la qualité d'écoute qu'il leur donne. Mais aussi par la rapidité de l'enquête.              .Là, je m'excuse, mais il y a plutôt une leçon à donner à la justice et a la magistrature dans le comportement qu'il affiche.

J'espère qu'au-delà des pressions habituelles, Bourlet ne sera pas abîmé avant la fin de l'enquête.

Les parents des victimes ont exprimé des craintes relatives à un potentiel étouffement de l'affaire.

M.-F. B. - Cette Fois, tout de même, je crois que ce ne sera pas possible. Tant que Bourlet sera au milieu de l'enquête, en tout cas. Je crois qu'il est profondément honnête et je pense qu'humainement il a découvert dans les dossiers une réalité qui le ferait se perdre humainement et moralement s'il acceptait un compromis.

On peut toujours changer une enquête de mains. Cela s'est déjà vu ?

M.-F. B. - Il ne se laissera pas faire. La population sera derrière lui.

« Ces réseaux ne fonctionnent pas avec le postier où le Cafetier du Coin »

Qu'en est-il de vos déclarations récentes à propos de la fameuse liste de "clients" du réseau Dutroux?

M.-F. B. - L'expérience que l'on a des réseaux pédophiles montre qu'à partir du moment où il y a saisie de vidéos pornographiques d'enfants - n'oublions pas que la saisie de plus de cinq cents cassettes opérée dans ce dossier, c'est d'une rareté exceptionnelle - il y a aussi des disquettes, des listes pour entretenir le contact avec les consommateurs. Cela fonctionne comme cela dans tous les réseaux, je ne vois pas pourquoi il en irait différemment dans cette affaire. C'est tout de même assez étonnant que cette idée de liste fasse trembler la Belgique! Tout à coup, les politiques s'agitent dans tous les sens: "Comment avez-vous ose parler de cela?"

Mais j'ai simplement osé parler de ce qui se passe sur le plan international dans ce type de réseau.

Le problème est peut-être qu'il faudra accepter la vérité où elle est. Croyez-moi, les cassettes sur lesquelles il y a des filles comme Julie et Melissa coûtent énormément d'argent.

Et par conséquent, les enquêtes risquent de mettre en cause directement des gens appartenant au pouvoir financier. Ceci explique peut-être cela, mais en tout cas, quand je parle de cela, on fait pression sur moi. Et étonnamment alors que je n'en parle même pas moi-même, on me suggère que je discréditerais le monde politique! Mais s'il n'a pas à être discrédité, il n'y a pas à avoir peur!

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Dans l'affaire du Cries, ce réseau pédophile démantelé en 1987 en Belgique, il y avait une liste de 400 "clients" répertoriés dans le monde entier. Mais l'affaire n'a eu de suite qu'en Belgique et pour seulement une dizaine de personnes. Comment expliquez vous cela?

M.-F. B. - C'est exactement la même chose dans l'affaire Spartacus. Qui a été poursuivi à partir de la liste du réseau Spartacus? Il y a un non-désir de ne pas se mettre au milieu des emmerdes.

Pourriez-vous être plus précise?

M.-F. B. - Encore une fois, ce n'est pas vous et moi, avec les salaires que l'on a, qui aurions les moyens d'acheter des cassettes porno mettant en cause des enfants. Ça ressort d'ailleurs très clairement de la capacité financière dont disposait Dutroux. Quelqu'un qui fait du travail au noir, qui gagne à peine plus de 30.000 francs et qui possède autant de maisons, dont des villas à l'étranger...

L'argent venait bien de quelque part! Ses cassettes ont probablement été dupliquées en milliers d'exemplaires.

Quand l'opinion affirme que les réseaux touchent des milieux aisés, ce n'est donc pas que de l'ordre du poujadisme?

M.-F. B. - C'est de l'ordre de la logique. Regardez ce qu'on a découvert sur les ramifications de Spartacus en Allemagne, en Hollande et en Angleterre. On a trouvé des structures financières, politiques et autres. Ça ne fonctionne que comme cela. Pourquoi est-ce qu'en Hollande l'âge de la majorité sexuelle a été abaissé à douze ans? C'est parce qu'un parlementaire, donc une personne qui occupe une position stratégique, a défendu cette position-là pendant toute sa carrière. Donc ces réseaux ne fonctionnent pas avec le postier ou le cafetier du coin!

Dans votre livre Le Prix d'un enfant, vous vous en preniez justement à cette intelligentsia qui milite pour ce qu'elle appelle le "nouvel amour". Cela a-t-il suffi à faire reculer ce discours?

M.-F. B. - Pas du tout. Parce que la difficulté de ce discours, c'est qu'il touche une classe intellectuelle. Influence la classe intellectuelle qui soutient des auteurs comme Gabriel Matzneff et bien d'autres, c'est compliqué.

On m'a Fait passer parfois pour une moraliste, voire une mal baisée. Mais je n'ai jamais parlé que d'enfants! J'ai toujours été claire sur le fait que la prostitution des femmes n'était pas mon sujet et que cela ne m'intéressait pas. De toute manière, en matière d'abus sexuels sur les enfants, ce n'est pas une question de morale. Je ne connais pas un enfant victime de pédophilie qui en ait tiré quelque chose de positif.

Ce qui est étonnant, c'est la faculté de manipulation des milieux pédophiles. Est-ce vrai que vous-méme, à un certain moment de votre action en Thailande, vous ne saviez plus très bien quoi penser?

M.-F. B. - C'est vrai que j'ai été déstabilisée. Dans le travail que j'ai fait à Bangkok, j'ai forcément été amenée à fréquenter des pédophiles. Leur structure de parole est telle qu'ils arrivent à vous faire croire que finalement ce n'est pas si grave que cela. Ce qui m'a sauvée, c'est l'enfant que j'avais connu complètement détruit, avec ses fractures, ses brûlures de cigarettes, les violences, les séquestrations, ce qui fait que je ne pouvais pas oublier ce qui s'était passé.

Ce thème de la manipulation nous ramène à l'affaire Dutroux. C'est vraiment incroyable d'avoir envoyé comme on l'a fait une jeune assistante sociale au casse-pipe pour évaluer son comportement!

M.-F. B. - Elle s'est fait berner. Je ne sais pas comment on poursuit une vie en ayant fait le suivi d'une famille comme celle-là sans voir ce qui s'y passait. Mais en fait, elle n'est responsable de rien! On l'a envoyée au front sans lui donner les moyens d'échapper à ce qui est arrive. Elle n'avait pas la formation pour suivre un type aussipervers.

Dans cette affaire Dutroux,jusqu'où faites-vous remonter les responsabilités? Jusqu'au ministre de la Justice?

M.-F. B. - Au-delà. La responsabilité est nationale. Et quand je dis nationale, il y a le gouvernement et ce qu'il y a au-dessus du gouvernement.

Vous êtes intervenue pour que les parents de Melissa rendent visite ou Roi...

M.-F. B. - Parce que là aussi, il est temps que l'on assume ses responsabilités. C'est important qu'il y ait une information directe pour que là aussi on se rende compte des violences que les victimes ont subies. Il faut que

les gens à tous les niveaux de pouvoir prennent enfin le temps d'écouter toutes les familles et en tirent les conséquences.

 A votre avis, le Roi était loin d'appréhender toute l'horreur du vécu des victimes?

M.-F. B. - Je crois que tout le monde était loin de la réalité de ce qui s'est passé. Ils ont été extrêmement choqués de ce qu'ils ont entendu dans la bouche de M. et Mme Russo et je suis convaincue qu'ils vont encore l'être dans les semaines à venir. La famille royale a un rôle à jouer pour que l'on ne se rendormepas. J'attends qu'elle se manieste pour qu'on aille jusqu'au bout dans ce dossier. Chacun son rôle. Sinon à quoi ça sert

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