lundi 21 juillet 2008

40.000 BOUQUETS('Soir illustré'28 août 1996 p28'29)



40.000 BOUQUETS POUR DIRE LA DOULEUR DE TOUT UN PAYS

« Soir illustré » du mercredi 28 août 1996 pages 28 et 29

FLEURS

Devant la maison de M et Mme Russo ,à grâce Hollogne, là où deux familles on espérés pendant 14 mois,des amis,mais aussi des anonymes,d’autres parents,ont déposés des centaines,des milliers de bouquets de fleurs.
La pelouse de Mélissa, où elle aimait à jouer avec Julie, était noyée sous les fleurs,témoignages de sympathie aux malheureux parents.

Avec ceux-ci et ceux que l’ont a déposé au cimetière et à Sart la Buissière, 40.000 bouquets sont arrivés de tout le pays.

Serrée à l'entrée de la basilique Saint-Martin, dans ce Liège qui est une ville morte, où tous les commerces et administrations sont fermés, la foule salue d'applaudissements les deux petits cercueils blancs précédés de camions de fleurs avec le respect réservé aux grands de ce monde.
Pour ceux qui attendent dans l'église, l'écho assourdi de cet hommage résonne comme une forte pluie, c'est une tempête de larmes qui secoue la Belgique.

Face aux cercueils, Gaston Schoonbrbodt, le prêtre-ouvrier, ami de Gino Russo, s'adresse « à vous quatre, à Grégory et à Maxime ». Le papier tremble entre les mains du prêtre qui évoque leur courage à toute épreuve, leur calvaire de quatorze mois.
Derrière les parents de Julie et Mélissa, ceux d'An Marchal, sont figés, pans de souffrance.
Le prêtre ne veut pas remuer encore le fer dans la plaie, il lance plutôt :
« Julie et Mélissa, vous êtes là, et à travers vous, les enfants du monde entier », mais rien ne peut atténuer la peine. Humain, si parfaitement simple, le prêtre parle en frère, cette messe n'est pas ordinaire, elle est une réunion de gens venus de tous les horizons, le coeur meurtri.
Le prêtre veut se charger d'une part du fardeau de la douleur des parents, il accompagne, il a mal, lui aussi, il pleure. Tous ceux qui sont dans l'église, les yeux rouges, perdus dans leurs pensées, pensent à ceux qu'ils aiment, en se remémorant Julie et Mélisse, dont les photos resteront gravées dans nos souvenirs.
La succession des hymnes, des chants et des messages fait de l'absoute une dramaturgie solennelle s'élevant contre l'assassinat de l'enfance qui glace le pays d'effroi et de colère.
Un gamin de 12 ans en baskets, François Saussus, de Namur, entonne la chanson qu'il offre à ces petites filles qu'il ne connaîtra jamais: Pour tous les enfants du monde, d' Yves Duteil, rappelle la vie, qui s'est retirée, loin de ce lieu grave.

DES LOIS POUR NOUS PROTÉGER

Des applaudissements résonnent à nouveau. Sans inconvenance. Sans outrance.
Il faut être là, à quelques pas des parents, pour comprendre que ce salut est un hymne à l'enfance qui doit continuer à chanter, balayant le marécage nauséabond de la pédophilie et du commerce des enfants qui envahit notre société. Le prêtre interroge: quand les lois seront elles plus proches de ceux qu'elles doivent protéger?
On pense à ces parents qui ont lutté pour être associés à la recherche de leurs enfants et à qui les autorités n'ont pas tendu la main.

Gabriel Ringlet, prêtre, professeur, vice-recteur de l'UCL, ému, profondément, évoque le personnage d'un enfant qui nourrissait les ombres des oiseaux.
Cette innocence, il nous faut la respecter. Elle était celle de Julie et Mélissa qu'il ne faudra jamais oublier. Oui, les parents des petites savent que le pays, avec eux, se souviendra de leurs enfants avec qui est partie un morceau de notre enfance à tous. "Il ne faut plus accepter que ce monde écrase les petits", poursuit Gabriel Ringlet, qui parle du temps des génocides: Grozny, Charleroi, Bujumbura... Toutes les deux secondes, Julie et Mélissa meurent dans le monde, du sida, de génocide, de viol.

Pour une des mamans, à qui Où s'en vont ceux qu'on aime rappelle des moments envolés, s'élève la chanson de Michel Fugain. Les coeurs se serrent. José, Yves, Daniel, un journaliste, un psychothérapeute, un criminologue, dont le prêtre ne précisera pas les noms, délivrent des messages, au nom de tous.
José, fermement, dit que la révolte montrée par les parents de Julie et Mélissa était la seule manière de vivre debout, de combattre la fatalité et la routine. Pour écarter la honte de l'humanité que représente la mort de Julie et Mélissa, le journaliste unit les quatre prénoms de Louisa, Jean-Denis, Carine, Gino, un bloc qui symbolisera la noblesse du mot parents: Jean-Denis et Louisa Lejeune, parents de Julie; Gino et Carine Russo, parents de Mélissa.

L'avocat Victor Hissel, après la lecture d'un petit poème, termine par "Plus jamais ça", sa voix se brise, un piano tend le silence. Rappel terrible d'une autre disparition, quand la maman d' Elisabeth
Brichet évoque le calvaire de l'absence, et la solitude de ceux qui restent, en proie aussi aux rumeurs, après avoir dit "Julie et Mélissa, vous êtes les soeurs d’Elisabeth".

"CON TE PARTI RO..."

Le prêtre-ouvrier annonce une autre chanson, qui ne saluera plus jamais, dit-il, le départ d'une famille vers l'Italie. C'est Con tepartiro, une mélodie d'Andrea Bocelli, une de ces bleuettes taillées pour l'été et les amours de vacances, une de ces romances lancinantes venues du fond des mémoires, qui accompagnent la vie de tous les jours, avec sa sublime banalité faite de tendresse et de choses que l'on ne se dit pas assez. Gino, à ce moment-là, agrippe le genou de son fils survivant, chaque note de la chanson fouille les souvenirs et borde l'avenir d'un cadre noir.

Gaston Schoonbroodt, incantatoire presque, martèle que les crucifix, sur les cercueils blancs, ne sont pas là pour rien: "Qu'avons-nous fait, bon Dieu, de toute la beauté du monde?"
Des larmes coulent sur le visage du prêtre. Et enfin la chanson de Céline Dion, Vole, mariant la liturgie au moment qui coule, alourdit encore la chape de tristesse qui pèse sur ces funérailles hors du temps.
On ne sait plus si la cérémonie dure depuis des heures, on ne sait plus quel jour on est, depuis la libération de Sabine et Laetitia, à Marcinelle, et la découverte des corps de Julie et Mélissa,
à Sars-la-Buissière, et le début des recherches d'autres enfants violés.

A la fin de l'absoute, les deux familles se lèvent, se figent devant les petits cercueils. Les deux papas et les deux mamans embrassent le bois vernis, Maxime et Grégory sont écrasés par la solennité du moment. Les pères, qui ne se quittent pas, s'épaulent, se soutiennent, forment un bloc que rien n'entamera, ils ne peuvent s'arracher à ce moment d'union, avant la mise en terre, dans quelques dizaines de minutes, dans l'intimité, seuls face aux cercueils blancs, loin du soutien de tout un peuple d'amis acquis pour la vie.
Ils sont des exemples de courage et de dignité, ces parents. Chacun voudrait qu'ils sachent, en ce moment précis, qu’ils sont entourés comme personne ne le fut auparavant. Un enfant, le petit Frédéric Russo, 10 ans, chante alors un extrait du Requiem de Fauré.

Un instant, cette terrible pensée, pour l'homme qui a conduit. Julie et Mélissa en enfer, pour Marc Dutroux, un jour, lui aussi, il a été un enfant. Lui aussi a des enfants. Un fils de 12 ans. Des frères exemplaires, une mère qui pleure, un père qui l'a largué. Pourquoi est-il devenu ce monstre à visage d'homme qui nous inspire de la répulsion? Qui aura été le Marc Dutroux qui l'a détruit ?
Comment protéger les enfants qui grandissent, aujourd'hui, et qui ont peur en regardant la télé ? Comment les protéger de ce monde qui nous fait peur, à la fin de ce deuxième millénaire?
Julie et Mélissa nous ont mis en garde. A nous de respecter leur mémoire en agissant, autour de nous.

Marcel Leroy.

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