jeudi 29 mai 2008

Le terrible avertissement du procureur


Le terrible avertissement du procureur

« La Meuse » du mardi 20 août 1996 page 12

A posteriori, la mise en garde de Georges Demanet contre la libération de Dutroux fait figure de jugement sans appel

S'il espérait offrir un peu d'apaisement sur les améliorations apportées à la législation en matière d'enlèvements d'enfants et de pédophilie, le ministre de la Justice, Stefaan De Clerck, n'a probablement pas atteint son but. Devant un parterre de journalistes venus de plusieurs pays européens, il n'a finalement pu que donner une image assez piteuse de la Justice belge et de son fonctionnement. Une image qui témoignait aussi, face à des problèmes graves, d'une réelle impuissance.

Une phrase prononcée en 1992 par le procureur du Roi du Hainaut, M. Demanet, augurait de ce triste constat.
Une décision, avait-il dit, qui serait de nature à discréditer la Justice. » Il parlait de la libération de Marc Dutroux.

C'est le fonctionnement de la libération conditionnel qui a été largement mis en cause, ces derniers jours, à propos des faits reprochés à Marc Dutroux. Aussi, le ministre de la Justice a-t-il longuement rappelé dans quel les circonstances cet homme, déjà auteur de faits semblables, avait bénéficié de la fameuse loi Lejeune.

Marc Dutroux avait été condamné en 1989 (ainsi que son épouse Michèle Martin) pour des viols commis sur des adolescentes de 12 à 18 ans. Condamné à 13 ans de détention, il sortait pourtant de prison en 1992. Cette libération anticipée, il la devait à une procédure assez courante en Belgique: la libération conditionnelle. Procédure habituelle, certes, mais douteuse lorsqu'il s'agit d'un pédophile. Pourtant, trois avis positifs avaient été rendus.
Les deux avis négatifs n'avaient pas fait le poids. Ils émanaient de la commission pénitentiaire et du procureur du Roi Demanet. La commission pénitentiaire ne motivait pas sa décision, mais M. Demanet était clair.
Au terme d'une justification argumentée, il concluait : « Cette décision irait à l'encontre des impératifs de sécurité publique et serait de nature à discréditer la justice. » Quatre ans après, cette phrase tombe comme un couperet.

Rien d'anormal...

Comme pour toute libération conditionnelle, il avait été prévu que Marc Dutroux devait se soumettre à une série de conditions; il devait notamment collaborer à une « guidance ».

Un neuropsychiatre avait été désigné. Dutroux était convoqué chez lui à intervalle régulier pour des mises au point. Parmi les autres conditions, il lui était également interdit de boire exagérément et de fréquenter les débits de boissons. Il devait, par ailleurs, fournir la preuve d'une occupation et de moyens de subsistance suffisants. Enfin, il lui était interdit de fréquenter des détenus étrangers à sa famille.

Aujourd'hui, le ministre de la Justice déclare que Dutroux semble avoir toujours répondu à ses obligations.
«Les différents rapports de l'assistant social n'ont rien révélé d'anormal et il a toujours déposé les attestations de ses visites chez le neuropsychiatre», précise M. De Clerck.

Quant à savoir comment se passait les rencontres avec le neuropsychiatre, «cela relève du secret professionnel », ajoute le ministre.


Non aux peines incompressibles

Depuis cette remise en liberté, qu'y a-t-il de changé dans la législation et dans la façon de mener des enquêtes dans ce domaine?


Selon Stefaan De Clerck, la mise en action de moyens mieux appropriés est nettement plus rapide, comme l'a montré le cas de Laetitia. Une cellule disparition a été créée et, de l'avis du ministre, elle a montré son efficacité.


Elle devrait toutefois se voir prochainement attribuer des moyens supplémentaires.

Et puis, M.De Clerck a rappelé sa ferme intention de mettre bientôt sur pied une émission télévisée d'appel à témoins, comme dans d'autres pays.

Mais lorsqu'il est question des peines incompressibles, tant réclamées aujourd'hui par la population, le ministre renâcle.

«Qui suis-je, répond-il, pour décider de ce qui adviendra de quelqu'un dans 10 ou 15 ans?»


Il estime plus efficace l'instauration d'une commission pénitentiaire qui, au terme d'un certain délai, remettrait un avis concernant un détenu. «La décision serait scindée; lors de la condamnation et, plus tard, lors d'une réunion de cette commission. Elle devrait remettre ion avis à l'unanimité de ses membres.


Et c'est cet avis qui s'imposerait, y compris au ministre de la Justice qui s'engage à le respecter. »

Enfin, dans l'enquête sur les enlèvements de Julie et Mélissa, M. De Clerck a précisé qu'une enquête serait effectuée pour savoir si des fautes ont effectivement été commises et si des devoirs d'enquête qui avaient été demandés n'ont pas eu lieu.

Pascale Séféridis

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Les « Pointeurs » au pilori

« La Meuse » du mardi 20 août 1996 page 12

Les autres détenus exècrent les pédophiles, qui doivent être mis à l'écart
Dimanche, à 19 h, les détenus de la prison de Lantin n'ont pas voulu réintégrer leur cellule à la fin de la promenade. Ce faisant, ils entendaient protester contre les conditions de détention et la facilité d'obtention de libérations conditionnelles par les pédophiles incarcérés. Ils n'allaient regagner leurs cellules que vers 21 h 45.


Il faut dire que les crimes odieux perpétrés par des gens comme Dutroux après une libération conditionnelle sont très mal perçus par les détenus. En fait, pour eux, ces crimes remettent en cause le principe même de la libération conditionnelle dont ils pourraient un jour bénéficier.

En plus, les «pointeurs » ne sont pas aimés du tout par les détenus «normaux ». Ces derniers les pourchassent et leur infligent parfois des sévices atroces.

Pour s'en convaincre, il suffit de penser à cet homme âgé qui, en son temps, avait défrayé la chronique pour des faits graves et répétés de pédophilie. Durant son transfert du palais de justice de Liège vers la prison de Lantin, des détenus, profitant de l'isolement du fourgon cellulaire, l'avaient maîtrisé et lui avaient brûlé les parties intimes à l'aide d'un briquet. Les gendarmes, eux, n'avaient rien vu.

Très récemment encore, un détenu de la prison de Lantin qui va bénéficier d'une libération conditionnelle après avoir commis des faits de pédophilie, s'est fait rosser par d'autres prisonniers. On lui a mis un sac-poubelle sur la tête et on l'a frappé tant et plus...

Lorsqu'un pointeur est placé sous mandat d'arrêt, le juge d'instruction décide le plus souvent de le mettre dans un quartier isolé. Il s'agit là d'une décision que le magistrat prend soit d'initiative, soit après en avoir reçu la demande du détenu.

A la prison de Lantin, les pointeurs sont enfermés au 8ème étage, à l'abri des autres détenus. Ils vivent dans un isolement total.

Ils disposent de leur propre préau, leur propre salle de séjour. Ils ne participent à aucune activité avec les autres détenus. Ils ont leurs propres loisirs, entre 18 et 21 h.
Ils mangent dans leur cellule et ne vont pas dans les ateliers. Ils ont très peur des autres détenus et souhaitent généralement être enfermés à deux.

Cela brise la solitude et leur permet de se sentir un peu plus en sécurité.
De l'avis de plusieurs spécialistes,les pointeurs sont des détenus modèles. I

Ils ne cherchent pas à s'évader, ne consomment pas de drogue et sont souvent de bonne composition. La plupart d'entre eux sont d'un niveau intellectuel raisonnable.
Ils sont surveillés et protégés par une demi-douzaine de gardiens.

Ceci dit, les places sont chères dans le quartier des pointeurs. Comme on en arrête de plus en plus et que la section n'est pas extensible, il faut souvent replacer des détenus pointeurs dans le milieu carcéral normal. Les autorités pénitentiaires décident alors d'y replacer les gens qui ont été condamnés à de lourdes peines et qui sont emprisonnés depuis longtemps.

Il se peut, en effet, que les autres détenus qui étaient déjà dans l'établissement pénitentiaire au moment de l'incarcération du pointeur aient été libérés ou qu'ils ne se souviennent plus du motif de l'incarcération.
Dans ce cas, l'intégration dans la prison se fait sans trop de problème. Mais si le pointeur est reconnu, la bagarre est quasi immédiate. On replace alors le pointeur au 8e étage.

J.-M.C.


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La première épouse de Dutroux :

« Ce que j'apprends dépasse toute imagination »

« La Meuse » du mardi 20 août 1996 page 12

La première épouse de Marc Dutroux (39), le «monstre» de Sars-la-Buissière, n'en revient pas. Cette femme qui a souhaité conserver l'anonymat dit qu'« elle savait qu'il était bizarre et pouvait se montrer parfois très agressif». «C'était même un type affreux mais ce que j'apprends, comme tout le monde, dépasse tout ce que j'aurais pu imaginer. »

Durant le week-end, cette dame n'a rien manqué des informations. Elle se dit consternée. Et avec elle, ses deux enfants, devenus grands, qui sont également ceux de Marc Dutroux et qui découvrent avec horreur le monstre qu'était leur père.

« Sa sexualité était celle d'un homme normal, poursuit cette femme. Elle n'avait rien de particulier et je n'ai en tout cas jamais rien constaté, à l'époque où nous vivions ensemble, qui m'ais permis de dire qu'il avait des tendances pédophiles.

Je sais qu'il m'a trompée mais vis-à-vis de nos enfants, en tout cas, il s'est toujours montré très correct. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je ne sais pas comment il en est arrivé là.

C'est affreux. L'homme avec qui j'ai vécu me semblait assez normal, si ce n'est sa violence, sa brutalité», poursuit la première épouse de Marc Dutroux qui avoue avoir été une « femme battue ».

Divorcée en 1985, après 7 ans de mariage, elle s'étonne aussi de l'apparente aisance de son ex-époux.

« Pour moi, c'est un point d'interrogation. Mais à l'époque déjà, il aurait très bien pu me cacher des choses et posséder des comptes en banque dont j'aurais ignoré l'existence. Je savais qu'il était bizarre, agressif, c'est tout. »
Ils ne se sont plus jamais vus depuis le divorce et elle a obtenu la garde de ses enfants. «Je suis écoeurée. Mes enfants aussi en sont malades. »


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Réactions politiques

« La Meuse » du mardi 20 août 1996 page 12

Dans la classe politique, après Louis Michel, son homologue du PRL, Herman De Croo, le président du VLD, a exigé que toute la clarté soit faite à propos des raisons qui ont poussé l'ex-ministre de la Justice Melchior Wathelet à autoriser la remise en liberté anticipée de Marc Dutroux, en dépit de l'avis négatif du parquet général.

Souhaitant connaître les conclusions que le gouvernement tire de tout le dossier, Herman De Croo a souligné les propositions de son parti en matière mise en liberté anticipée et d'accueil des victimes.

Pour le VLD, la mise en liberté conditionnelle doit être prise par un tribunal d'application des peines, les dispositions actuellement en vigueur ayant montré l'étendue de leur inefficacité.

En ce qui concerne l'accueil des victimes, le président des libéraux flamands a plaidé de manière générale pour sa meilleure organisation et pour une implication de la famille dans la mise en liberté anticipée d'un détenu.

La Volksunie estime pour sa part que personne ne peut se dérober devant ses responsabilités et qu'un débat parlementaire serein doit être ouvert pour envisager les mesures à prendre.

Pour la VU, il apparaît clairement que la société doit être mieux protégée contre les individus capables de commettre de tels actes. La direction du parti estime que le débat devra dépasser les questions juridiques pures et s'attarder sur autant de thèmes que les relations sociales et les normes morales en vigueur dans notre société.

La Ligue des droits de l'enfant

Dans le monde associatif, la réflexion accompagne le plus souvent l'émotion et les marques de sympathie aux familles des victimes.

Ainsi, la Ligue des droits de l'enfant a tenu à souligner que l'horreur des faits révélés au cours des derniers jours confirmait de la façon la plus tragique ce qu'elle dénonce depuis plusieurs années: l'inadéquation de la réponse sociale aux phénomènes liés à la pédophilie.

La Ligue des droits de l'enfant a également rappelé plusieurs de ses revendications parmi lesquelles la création d'un registre des infractions sexuelles contre les enfants dans le cadre d'une collaboration multidisciplinaire (services de protection de l'enfance, police,justice, services médicaux), un suivi effectif au sein de la cellule nationale chargée de la lutte contre le trafic des êtres humains, des questions relatives à la vente d'enfants, ainsi qu'à la prostitution et à la pornographie les impliquant.

La Ligue des droits de l'enfant demande encore l'utilisation de techniques policières modernes et la prise en compte de la victimisation secondaire (appui psychologique gratuit à la famille proche d'enfants victimes et à la famille proche des pédophiles).

De son côté, le Conseil des femmes francophones de Belgique a invité les élues politiques, toutes tendances politiques confondues, à introduire une proposition de loi concernant les peines incompressibles à l'encontre d'individus condamnés pour des crimes contre les mineurs d'âge.


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