lundi 20 octobre 2008

L’ÉTAU SE RESSERRE SUR NIHOUL (« Soir illustré »18 septembre 1996)


L’ÉTAU SE RESSERRE SUR NIHOUL

« Soir illustré » du mercredi 18  septembre 1996 page 40

Alors que le juge Connerotte cherche à vérifier si Dutroux bénéficiait de protections judiciaires, le personnage de l'escroc Michel Nihoul passe du second au premier plan, et celui de l'inspecteur Zicot reste ambigu.

L'enquête de Neufchâteau progresse, alors que les parents de Julie et Mélissa, dans une conférence de presse, ont rappelé qu'ils iraient jusqu'au bout de leur recherche de la vérité: aurait-on pu sauver leurs enfants ? Savait-on ? Qui ?

Au fil des jours, l'émotion et l'indignation de la population sont restées intenses, alors que nos souverains recevaient les parents de toutes les petites victimes, et que des fouilles continuaient à être menées dans plusieurs des domiciles de Dutroux, ainsi que de Nihoul. En parallèle de ces évolutions, deux faits étranges demandent aussi des éclaircissements: après l'enlèvement de Séverine et Rachel, à Liège (elles furent retrouvées dans un bois, près de Cologne), la gendarmerie a annoncé que deux autres adolescentes âgées de 13 et 15 ans avaient été enlevées, selon un même scénario, à Bouillon. Les deux jeunes filles affirment avoir été chloroformées. La police française les a récupérées au poste frontière de Beaubru, entre Bouillon et Sedan, vers minuit, le même jour. Leurs parents avaient donné l'alerte dans la soirée. Des individus déséquilibrés veulent-ils encore accentuer le désarroi de la population?

 

Comme nous l'avions rappelé,les enquêteurs de Neufchâteau, aidés d'une multitude de policiers opérant partout dans le pays, doivent maintenant exploiter la masse énorme des informations récoltées, pour progresser dans la compréhension des mécanismes qui poussaient Dutroux et sa bande à agir.

Parlons du premier cercle, celui du trafic de voitures, qui aurait pu cacher la véritable nature des agissements de Dutroux & Co. Question primordiale, dans ce contexte: le rôle de l'inspecteur principal de la PJ de Charleroi. Georges Zicot a été maintenu en détention par la chambre du conseil, malgré les protestations de

Me Jean-Philippe Mayence, son avocat, qui fait le maximum pour tenter de prouver que l'homme de la PJ est un flic honnête, victime d'une guerre PJ-gendarmerie.

L’Opération Zoulou. Il s'agissait de vérifier si des membres de l'appareil judiciaire carolorégien avaient aidé, ou aidé à protéger Dutroux (Précisons que celui-ci n'est pas le seul pédophile ayant bénéficié d'une grande discrétion de la part de la justice. L'immense émotion de ces dernières semaines changera peut-être le cours des choses...).

Des membres de la PJ et de la gendarmerie (23 interpellations, une quinzaine de perquisitions, certaines dans les locaux de la PJ), ont remué le monde judiciaire du Pays Noir. Le choc fut si intense que le président du tribunal, M. Jean Pierre Lacroix, entouré du procureur du Roi Thierry Marchandise et du bâtonnier Eddy Stem, a fart une mise au point solennelle. La justice carolorégienne continue à faire son travail, dans un climat difficile. Elle tient à ce que toute la lumière soit faite, pour rétablir la confiance.

Pendant ce temps-là, à Neufchâteau, la chambre du conseil a libéré l'assureur Thierry De Haan et alourdi les faits mis à charge de Michel Nihoul. Il est désormais inculpé comme auteur ou co-auteur dans l'enlèvement et la séquestration de Laetitia Delhez (Bertrix) ainsi que de Julie et Mélissa, à Grâce-Hollogne, le 24 juin 1995.

L'enquête se concentre sur cet escroc qui s'imposait à force de bagou, mais dont l'apparente truculence demi-mondaine n'était qu'un masque grossier. Cette affaire fouille vraiment au plus profond de notre société, au-delà des apparences. Et c'est essentiel, pour rétablir la confiance.

Marcel Leroy.

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Légende des photos :

MASQUE GROSSIER

Michel Nihoul avait tous les trucs pour embobiner diverses personnalités. L'escroc revêtait la toge de Grand maître de la confrérie des Maîtres brasseurs et distillateurs de Wallonie.

Comme tous les homonymes de Michel Nihoul, et tous ceux qui l'ont croisé, les membres de la confrérie se sentent abusés.

Comme l'ont été, sur ces images vidéo, Philippe Maystadt, Freddy Thielemans et Jean-Claude Van Cauwenberghe...

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 LA FAMILLE BENAÏSSA A ENFIN ACCÈS AU DOSSIER

 « Soir illustré » du mercredi 18  septembre 1996 page 40

 Après avoir, vendredi dernier, participé à la rencontre de toutes les familles victimes avec la presse à Liège, les parents de la petite Loubna se sont constitués partie civile dans l'affaire Dutroux.

Comme une dizaine de familles d'enfants (encore) disparus, M. et Mme Benaïssa ainsi que Nabela, leur fille aînée, ont plaidé pour une meilleure solidarité entre les parents qui, tous, traversent des mois, voire des années de chagrin et d'angoisse.

La tante Russo nous a contactés pour participer à une rencontre des familles avec la presse à Liège, confie Nabela Benaïssa.

Tous les parents ont fait connaissance et échangé des idées. C'était très émouvant. Nous avions l'impression de nous être rencontrés comme des amis, de nous retrouver dans une grande famille.

Première initiative de cette réunion de parents exceptionnelle: la création imminente de l' « Association Julie et Mélissa ».

Elle ne regroupera pas tous les parents afin que chacun puisse garder son autonomie, explique Nabela Benaïssa. Probablement y aura-t-il plusieurs associations qui, dans le futur, se réuniront dans une fédération. Nous réfléchissons encore à ce sujet.

Samedi dernier, les parents Benaïssa se sont rendus à Neufchâteau pour y rencontrer le juge d'instruction Connerotte et le procureur du Roi Bourlet. Avec leur avocat, Laurent Arnauts, les parents ont décidé de se constituer partie civile contre X dans l'affaire Dutroux. Les récentes informations d'un témoin qui aurait reconnu Loubna avec Michel Lelièvre, Michel Nihoul et X. à Ixelles, nous ont motivés à faire cette démarche, souligne Nabela Benaïssa. Nous avons finalement fait ce geste parce que, depuis un certain temps, nous voulions aussi prendre notre affaire en mains.

Nous avons désormais accès au dossier. Il était important pour nous de savoir enfin de ce qui est fait et va être fait dans le cadre de la disparition de Loubna. Nous avons toujours eu confiance dans la justice. Mais maintenant, plus que jamais, nous pensons que les choses seront plus claires pour tout le monde.

Enfin, après avoir pu visiter la maison de Roland Corvillain, rue du Conseil, à Ixelles, la famille Benaïssa se sent soulagée. Les importantes fouilles entreprises dans la maison du pédophile ixellois n'ont en effet rien révélé.

Depuis, et comme toujours, la famille Benaïssa apprend à vivre avec l'attente et l'espoir.

Corinne Le Brun.

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 ALBERT II FACE A L’ÉTAT DE CHOC

« Soir illustré » du mercredi 18  septembre 1996 page 41 et 42

 Le Souverain, comme les citoyens, exige la vérité

Les affaires judiciaires ont profondément ébranlé les structures fondamentales de l'État et l'opinion publique.   Pour faire face à ce choc, le roi Albert II a décidé d'intervenir. Un geste qui, contrairement à ce que l'on a dit et écrit, n'est pas sans précédent.

 A situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle. L'intervention du Roi, dans les affaires Cools et Dutroux, pour réconcilier l'opinion publique avec le monde politique et institutionnel, était vitale. Le geste du Souverain a pris une double forme. D'abord, il rencontrait les familles d'enfants disparus au cours de ces dernières années.

Ensuite, à l'issue de ces audiences, le Souverain rencontrait le Ministre de la Justice Stefaan De Clerck et publiait un communiqué faisant état de cette rencontre. Le communiqué disait: Le Roi a rappelé (ndlr: au Ministre) qu'une clarté totale doit être faite sur ce drame, ses origines et toutes ses ramifications.

Le Souverain ajoutait: - Il est en outre certain que sans porter atteintte à l'indépendance du pouvoir judiciaire, essentielle à notre démocratie, une réflexion de fond doit être conduite et poursuivie, qui doit mener à une justice plus humaine et plus efficace. Elle doit aussi mettre en place les contrôles internes et externes, et une formation plus adéquate pour permettre au pouvoir judiciaire de mieux faire face a l'évolution de la criminalité. Il ne s'agit pas de généraliser les critiques mais de corriger et d'améliorer ce qui doit l'être là où c'est nécessaire.

Et Albert II de conclure: - Le Ministre de la Justice a également informé le Roi des résultats des réunions tenues concernant l'enquête sur l'assassinat du Ministre d'État André Cools. Là aussi toute la clarté doit être faite.

Cette intervention du Roi, qualifiée de "sans précédent" dans une bonne partie de la presse, a provoqué une belle polémique, plus dans le monde politique que dans la population: "précédent dangereux", clamaient les Ecolos, tandis que les Libéraux regrettaient que le débat ne se passe pas au Parlement.

D'autres, comme le juriste Marc Uyttendaele, de l'ULB, parlaient même de crise constitutionnelle, soulignant la "trahison" du secret du Colloque singulier.

L'intervention royale ajoutait elle une crise constitutionnelle à la crise institutionnelle? Pour l'historien Christian Cannuyer, observateur attentif de la Monarchie belge,l'intervention royale n'est en tout cas nullement une innovation.

- Par le passé, le Roi des Belges est intervenu solennellement plus d'une fois pour définir, avec l'aval du gouvernement, les pistes qui lui semblaient les plus à même de débloquer une situation de crise.

Cette intervention d'Albert II, je ne peux mieux la rapprocher que de celle du 13 janvier 1959. Il s'agit de ce fameux discours radio-diffusé dans lequel le roi Baudouin a, Prenant beaucoup de milieux de court et jetant un certain étonnement dans la population, utilisé pour la première fois le mot d'indépendance à propos du Congo. Ce discours à la radio était couvert par le seul premier ministre de l'époque. Plusieurs ministres n'en connaissoient même pas la teneur.

Ce discours a eu, on le sait, un impact considérable puisqu'il allait rallier à l'idée d'indépendance une large part de l'opinion publique qui y était opposée. Des déchirements étaient à craindre dans la population.

D'autres cas d'interventions royales exceptionnelles du même genre sont intervenues, chaque fois, il faut l'admettre, en prélude à des événements graves.

- Il y a eu le discours du roi Albert ler devant les Chambres, le 4 août 1914. Ce discours, au seuil de la guerre, avait pour but de galvaniser l'esprit d'union au sein du monde politique belge. L'autre précédent est la publication dans la presse, le 14 octobre 1936, d'une lettre du roi Léopold III au gouvernement sur la politique de neutralité de la Belgique. Cette publication avait l'aval du gouvernement mais cette initiative-là a plutôt dérapé  puisque,pendant la question royale,on a reproché au Roi cette prise de position

UN MAUVAIS PROCÈS

 L'initiative d'Albert II intervient incontestablement en retard par rapport à la vague immense d'émotion populaire qui a submergé la Belgique dans la deuxième moitié du mois d'août. Certains en ont fait le procès aux Souverains.

Assurément, il s'agit là d'un mauvais procès, notamment parce qu'il est faux d' affamer que le Roi est indifférent à la question de la pédophilie.

En anoblissant Marie France Botte pas plus tard que le 21 juillet dernier, le Roi a prouvé qu'il était sensible à cette problématique.

 Après la découverte des corps de Julie et Mélissa, le Roi et la Reine ont fait parvenir un télégramme de condoléances aux familles, télégramme qui s'est un peu perdu dans l'abondant courrier envoyé aux familles, ce qui a semblé avoir peiné le Souverain.

S'est posé ensuite la question de savoir s' il fallait envoyer un membre de la Famille royale au funérarium de Liège, où la foule défilait pour rendre un dernier hommage à Julie et Mélissa. Il semble que la princesse Astrid ait été pressentie pour remplir ce rôle.

Mais au Palais, on a finalement renoncé à envoyer quelqu'un pour ne pas heurter la sensibilité des familles Lejeune et Russo qui reprochaient aux Souverains de ne pas s'être manifestés plus tôt.

L'envoi d'un membre de la Famille royale malgré la réticence des familles aurait pu être interprété comme une tentative de s'imposer, voire de récupérer l'événement à son profit.

Il semble qu'au Palais, les décisions d'intervention ou non du Roi et de la Reine aient fait l'objet de débats littéralement cornéliens. Etre ou ne pas être aux funérailles de Julie et Mélissa malgré la "froideur" des parents?

Nous n'étions pas a proprement parler opposés à la présence d'un représentant du Roi, mais nous ne voulions pas qu'il se trouve au premier rang, nous a confié Jean-Denis Lejeune, le père de Julie. Nous ne voulions pas que ce représentant soit mis à l'honneur, parce que nous pensions que le Palais ne méritait pas cet honneur en raison du peu d'attention que l'on avait accordé précédemment à nos requêtes.

Finalement, le Palais n'était pas représenté aux funérailles mais le Roi décidait d'accueillir les familles d'enfants disparus en audience au palais. Une démarche qui, il faut le souligner, est tout à fait personnelle et d' ailleurs non couverte par quelque ministre que ce soit. Une initiative à laquelle il a souhaité associer la Reine.

- Au cours de cette audience, les Souverains étaient extrêmement attentifs, reconnaît le père de Julie. Nous avons parlé pendant 2h45 et cela aurait duré plus longtemps si nous n'avions été obligés de partir. Je suis heureux de cet entretien, même si je regrette qu'il ne soit pas survenu plus tôt. Après la mort de notre fille, c'était trop tard.

RISQUE ?

A la suite de ces entretiens, le Roi a rencontré le ministre de la Justice, Stefaan De Clerck, pour lui faire part des questions soulevées par les différents parents. A cours de cet entretien, il a été décidé que le Palais royal publierait un communiqué officiel. C'est très précisément une demi-heure après la sortie du Ministre de la Justice du Palais royal que le communiqué a été diffusé. La couverture ministérielle était donc pleinement assurée.

Par ailleurs, il est clair que le secret du Colloque singulier avec le Roi, qui traditionnellement doit être respecté, n' a pas été trahi. En effet, constitutionnellement, il est prévu que lorsque les deux interlocuteurs, à savoir le Roi et son invité, sont d'accord sur ce point, la teneur d'une audience royale peut être divulguée dans le public.

L'initiative royale présente toute fois un risque: celui que, pour une part du public, le Souverain apparaisse comme le grand pourfendeur de la classe politique et des magistrats corrompus.

- le risque serait en effet que l'on en vienne à opposer l'action énergique du Roi et l'inertie du monde politique, explique Christian Cannuyer. Mais à la lecture du communiqué, je ne pense vraiment pas que cela soit l'intention du souverain. Ce n'est pas non plus dans l'esprit de nos institutions et ce n'est pas dans le tempérament d'Albert II. Le Roi ne doit pas apparaître comme un redresseur de torts. Cela dit, on peut sans doute regretter l'ambiguïté du communiqué à propos du parlement. Il n'en parle pas, c'est une erreur : je pense que les Libéraux ont raison d'attirer l'attention sur le rôle des chambres.

Le Palais avait-il, dans ces circonstances graves pour la Belgique, d'autres possibilités d'intervention?

La réponse de Christian Cannuyer: - A mon sens, il y avait trois autres possibilités. La première aurait été de rendre publique une lettre ou un mémorandum du Roi à l'adresse du ministre de la Justice. Le roi Albert ler a eu recours plus d'une fois à cette procédure au cours de son règne. Une telle publication se fait évidemment toujours avec l'aval du ministre concerné. Deuxième possibilité: un discours devant les chambres. Mais là, je pense que cela aurait trop dramatisé la situation. La troisième solution était de prononcer un discours royal extraordinaire à la télévision. Cela aurait eu, selon moi, l'avantage, pour le Roi, de lui permettre d'être plus explicite que dans son communiqué laconique un peu froid. Cela dit, le Roi reviendra certainement sur ces affaires lors de ses discours de Noël ou de Nouvel An.

Jean-Marc Veszely.

 

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