vendredi 18 juillet 2008

Carte Blanche('Le Soir'lundi 26 août 1996 pg2


Carte Blanche

Ne pas répondre à l’intolérable par l’intolérance


« Le Soir » du lundi 26 août 1996 page 2

Les jours qui viennent de s'écouler ont été pour tous, des jours d'intensité différente, marqués par le partage d'un deuil d'une insondable profondeur.
En ces journées fiévreuses, beaucoup de voix se sont élevées. Celles de corporations entières, celles de parents et celles, plus rares, d'enfants parfois apeurés. Mais certains ont aussi répondu à l'intolérable par l'intolérance.
Les leçons que nous avons à tirer des événements de ce mois d'août, marqué par la découverte de l'indicible, sont nombreuses.
Avec ce dossier brûlant, le citoyen a repris la parole. C'est une réaction saine car prendre la parole, c'est prendre sa place dans l'assemblée où l'on se trouve.
Les médias ont servi de caisse de résonance à ces voix qui, dans des tonalités différentes, ont exigé que l'irréparable n'arrive plus... Ils l'ont fait et c'est leur rôle. Mais les médias aussi, et c'est là le versant le plus noble de leur tâche, ont attiré notre attention sur la nébuleuse d'associations et d'organismes qui oeuvrent dans l'ombre et dans un nécessaire anonymat pour que l'irréparable arrive.., moins.
Cet empressement suscite en moi deux réflexions :
Pourquoi avoir attendu si longtemps pour relayer, de façon aussi visible, le fruit, parfois long à recueillir, de ce travail-là?
Et, dans la foulée,je me demande si l'embrasement auquel nous venons d'assister ne sera qu'un feu de paille...
Allons nous, médias et citoyens, réaliser, enfin, à quel point l'argent que, collectivement, nous consacrons au secteur social et éducatif n'est pas un argent gaspillé?

Que ce qui vient de se passer nous enseigne que cet argent a aussi son utilité. Il peut servir à chacun de nos enfants. Car la finalité de l'enseignement n'est pas la somme, souvent précaire, de connaissances mais bien l'acquisition durable d'une somme de capacités.
Dans une société adulte, chaque enfant devrait trouver sur sa route les moyens d’acquérir « de quoi faire face ».
Et « faire face » peut aussi être la gestion d'une situation qui le confronte à l'inénarrable.
L’enseignement doit renforcer les personnalités, il ne doit pas les bétonner. Est-ce dès lors une dépense inutile?
A une dizaine de jours de la rentrée scolaire, nous ne pouvons nous contenter de mettre nos enfants en garde. Les chaperonner sur le chemin de l'école n'est pas suffisant. Nous devons leur donner des armes pour s'insérer dans le monde souvent imparfait que nous leur proposons.

Aux adultes que les hasards de l'existence ont privé de ces armes indispensables à suivre, ce que la sagesse populaire appelle communément le droit chemin en matière de moeurs mais aussi de respect de l'Autre, nous devons continuer à tendre la main.
Et c'est là que la nébuleuse sociale intervient. En cette période de crise et d'incontournables restrictions budgétaires, il n'est pas inutile d'entendre aussi cette voix-là. C'est à ce prix que nous ne répondrons pas à l'intolérable par l'intolérance.
De la blessure qui - pour les parents de Julie et Mélissa, pour Sabine et Laetitia et leur famille - mettra encore longtemps à se refermer, tirons aussi cette leçon-là.

ELYSABETH LOOS
___________________________


Si nous même nous ne changeons pas….

« Le Soir » du lundi 26 août 1996 page 2

Au milieu des cris expiatoires d'une foule révoltée, j' ai entendu un homme dire, larmes sincères aux yeux, « ce n'est pas possible qu'en 1996, on laisse des enfants mourir de faim... »
Quel aveuglement, quelle mémoire courte !
Chaque jour, hélas, le monde vomit ses atrocités dans nos journaux et sur nos petits écrans génocides, famines endémiques (dues autant à une climatologie défavorable qu'à des choix politiques infra- et internationaux), exploitation éhontée de toute une frange de l'humanité. Non, nous ne pouvons pas dire : « Je ne sais pas ». Mais, comme il est impossible de porter en permanence tous les malheurs du monde sur nos épaules, nous caparaçonnons nos yeux et nos coeurs. (...) Et seules quelques infortunes géographiquement proches parviennent encore à nous émouvoir quelques instants, faute de nous révolter durablement.

Merci Dutroux ! Les récents événements ont au moins un gros avantage pour nous, les autres, les bons, les gentils : votre perversité et votre cynisme mis au grand jour font de vous le paravent de nos propres dérives. Votre culpabilité évidente et vos sordides activités, ainsi que celles de vos complices, masquent nos propres responsabilités dans cette affaire comme en tant d'autres. (...) Nous, que l'égoïsme confortable - que nous déguisons parfois en un devoir de non ingérence - peut rendre complices de petites ou grandes atrocités :impassibilité face à un enfant « un peu trop » malmené par ses parents, regard qui se détourne pudiquement quand une main tendue réclame un viatique, couardise qui nous ligote quand nous sommes témoins d'un délit, paresse naturelle qui nous empêche de nous arrêter pour laisser traverser un piéton, indifférence générale à autrui...
Tout se passe comme si, pour l'immense majorité d'entre nous, toute l'horreur avait débuté ce 17 août. (...)
Nous sommes pourtant tous un peu responsables de ce qui est arrivé - et arrive encore - à ces enfants privés de l'affection des leurs et dépossédés de leur propre vie, même s'ils sont toujours « en vie ». Notre laxisme à tous (...) laisse la sauvagerie polluer notre vie. Et la loi du « toujours plus » semble au-dessus des lois : toujours plus de sexe, toujours plus d'argent, toujours plus de violence...

Sur Internet, dans les « Mangas » japonais qui envahissent les cartables, sur les présentoirs des librairies, sur nos petits écrans ou dans nos vidéoclubs, partout le même couple fait son lit de dollars : sexe et violence. Au nom d'un sacro-saint libéralisme que plus rien ni personne ne semble pouvoir contrôler.
Et face à une autorité politique qui bâillonne d'autant plus notre citoyenneté que ses compétences et son pouvoir réels s'effilochent, l'égocentrisme désenchanté et la démission deviennent un refuge voire un art de vivre – dans une société déboussolée qui ne se donne plus les moyens de lutter contre l'intolérable (sans-abri laissés à leur débrouillardise, quartiers entiers où la terreur règne en maître, banalisation de la petite délinquance ou des grandes désespérances, tolérance complice des excès en tous genres...). Une société où les lieux d'apprentissage des valeurs humanistes sont de plus en plus mis à mal.
A commencer par les familles, unies ou disloquées, où le temps manque pour tout mener de front et où est apparu un phénomène tout droit venu des entreprises : la sous-traitance. Après la bienfaisante sous-traitance des tâches ménagères, on en est venu à sous-traiter l'éducation des enfants, confiés de plus en plus tôt à l'école et aux crèches. (...)
Quant à l'enseignement auquel on demande de pallier ces lacunes ce qui n'est d'ailleurs pas son rôle , il se voit lui aussi étripé, déchiqueté. (...)


Pour l'heure, nous ressentons une douleur qui nous semble immense, mais qui est sans nul doute infime à côté de celle des victimes et de leurs proches.
Peut-être pour conjurer le sort, dans une sorte de superstition qui voudrait que le malheur ne frappe jamais deux fois à la même porte, nous nous sommes appropriés Julie et Mélissa, nous les avons pleurées comme les soeurs de nos propres enfants.
Pourtant, hélas, rien ne changera si, nous-mêmes, nous ne changeons pas (...). Rien ne changera si nous continuons à nous cacher derrière des boucs émissaires, qu'ils soient gendarmes ou voleurs. Rien ne changera si nous nous contentons de crier aux loups tout en hurlant avec eux quand les caméras se sont retirées.
Rien ne changera si n'émerge pas un nouveau contre-pouvoir qui, à côté de la presse, appelle à une révolte bien-fondée, à une insoumission salutaire. (...)

Mais tout peut changer si nous disons : « Merci Julie et Mélissa,Gino et Jean-Denis, Carine et Louisa. Merci Père Schoonbroodt et tous les membres du comité de soutien. Merci de réveiller nos consciences !

BENOÎT COLLET

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