mardi 11 août 2009

Veut on stopper net la déferlante judiciaire ?(« Le Soir Illustré » du mercredi 4 décembre 1996 pages 36 à 39)


Veut on stopper net la déferlante judiciaire ?

« Le Soir Illustré » du mercredi 4 décembre 1996 pages 36 à 39

Pages 36 et 37 :

Qui mène la (déca) Danse ?

L'affaire Di Rupo Grafé risque de se transformer en un énorme scandale judiciaire. Il s'agit, incontestablement, d'une énorme machination visant à jeter le discrédit sur toutes les enquêtes en cours à propos des réseaux de pédophilie.

Toutefois, les nuages s'amoncellent pour Jean-Pierre Grafé. Un deuxième dossier, pour faits de mœurs le concernant, pourrait être transmis avant le 10 décembre à la Région wallonne et à la Communauté française.

- Pendant ce temps, la Commission d'enquête parlementaire sur l'affaire Dutroux continue ses travaux mais on y parle beaucoup de mensonges et de témoignages « contrôlés »

- Alors que le procureur général près la Cour d'Appel de Bruxelles, M. Van Oudenhouve, transmettait aux assemblées parlementaires les dossiers concernant Jean-Pierre Grafé et Elio Di Rupo, son homologue liégeois Anne Thily lui transmettait un dossier concernant exclusivement Jean-Pierre Grafé.

Un dossier qui faisait partie d'un lot d'une douzaine de fardes envoyées par le procureur du Roi de Neufchâteau, Michel Bourlet, au parquet général de Liège. On était alors le 18 novembre et, au Palais des Princes-Evêques, Anne Thily précisait à la presse que « son » dossier allait en rejoindre un autre, concernant Jean-Pierre Grafé, qui se trouvait déjà dans les mains de son homologue bruxellois.

- Mais, un peu plus tard, tant à la Région wallonne qu'à la Communauté française, où Jean Pierre Grafé est ministre, on s'étonnait de ne recevoir que le dossier bruxellois. Le parquet général allait-il garder, par devers lui, un dossier portant sur des faits de moeurs avec des mineurs d'âge?

Un dossier beaucoup plus sérieux que celui découlant du témoignage d'Olivier Trusnagh? Un dossier qui se base sur des déclarations récentes et qui concerne des faits non prescrits. Un dossier dans lequel on ne retrouve, semble-t-il, aucune information provenant du fameux 0800 installé par Neufchâteau mais bien des témoignages en bonne et due forme et pas anonymes.

- La réponse est tombée en début de semaine. Le parquet général de Bruxelles a tenu, d'abord, à réaliser un inventaire du dossier chestrolais transmis par Liège. Cet inventaire doit permettre de déterminer s'il est nécessaire ou non d'envoyer le dossier devant les assemblées. En clair, le parquet doit déterminer s'il y a des éléments suffisamment sérieux qui exigent qu'une enquête soit réalisée sur l'implication, ou non, de Jean-Pierre Grafé dans des affaires de pédophilie.

Toutefois,le procureur général, M. Van Oudenhouve, a promis aux parlementaires wallons que, dans la mesure du possible, et si cela était nécessaire, ce deuxième dossier leur serait transmis avant que ne tombe le rapport qu'ils ont réclamé à la Cour de Cassation sur le premier dossier. Ce rapport étant attendu pour le 10 décembre, au plus tard, cela ne laissera pas le temps au ministre liégeois de reprendre son souffle. Et on a déjà vu le bâtonnier Me Matray abandonner des causes moins perdues d'avance que celle-ci...

UN CLIMAT DÉLÉTÈRE

Dans le climat délétère, que certains n'hésitent pas à qualifier de décadent, qui prévaut à l'heure actuelle en Belgique, le dossier Di Rupo-Grafé sur lequel se penche actuellement la Cour de Cassation apparaît, de plus en plus, comme une monstrueuse manipulation dont l'objectif a déjà été, partiellement, atteint: déstabiliser les enquêtes en cours sur les réseaux de pédophilie belges.

Le témoignage d'Olivier Trusnagh donne plus que l'impression d'avoir été soigneusement suscité par l'équipe du commissaire Marnette de la police judiciaire de Bruxelles (Voir Le Soir illustré de la semaine passée).

A ce sujet, un dossier a d'ailleurs été mis à l'instruction par le parquet du procureur du Roi de Bruxelles.

Il vise à déterminer qui est à l'origine de la fuite qui a permis la divulgation de ce dossier dans la presse flamande, le 16 novembre dernier.

On sait que l'information est arrivée chez le sénateur VLD, Hugo Coveliers, et que celui-ci l'a vraisemblablement transmise aux journalistes. Cela dit, la fuite ne peut avoir que trois origines: la gendarmerie de Hasselt, la police judiciaire de Bruxelles ou le parquet général de Bruxelles. Et c'est dans ce cadre que l'on s'interroge sur l'agitation du commissaire Georges Marnette de la PJ bruxelloise qui essaye, depuis le mois d'août dernier, de rentrer, par tous les moyens, dans les enquêtes de Neufchâteau sur les réseaux pédophiles. Toujours est-il qu'il est indispensable que cette instruction aboutisse.

Cette fuite a déjà provoqué suffisamment de ravages et elle présente un côté particulièrement inquiétant: elle pourrait démontrer que les réseaux pédophiles, sans nul doute liés au crime organisé qui fait, petit à petit, main basse sur la Belgique, ont suffisamment pénétré le milieu judiciaire pour monter des manipulations qui nuisent à la crédibilité de toutes les enquêtes en cours à leur sujet. A qui profite cette fuite? A tous ceux qui sont impliqués dans ces dossiers de pédophilie et qui ont intérêt à saboter, par tous les moyens, les enquêtes en cours.

DES MENSONGES DEVANT LA COMMISSION D'ENQUÊTE

- Et il n'y a pas que les enquêtes que l'on tente de saboter. Ainsi, La Libre Belgique a révélé lundi que les gendarmes qui devaient être entendus par la commission d'enquête parlementaire sur l'affaire Dutroux avaient été dûment briefés par leur hiérarchie. Selon certaines sources, l'état major aurait fait dresser une liste, la plus complète possible, des questions que les députés sont susceptibles de leur poser. Des réponses auraient été élaborées et fournies aux gendarmes suspects qui sont priés de s'en tenir à cette pensée unique de l'état-major. On leur a bien fait comprendre que les débats étant retransmis en télévision, leurs dépositions seraient enregistrées et donc contrôlées par leurs chefs. On peut, dès lors, craindre le pire quand à la sérénité du travail des parlementaires enquêteurs, qui ont examiné les déclarations des gendarmes préparés dès lundi.

……..(Suite pages 38 et 39)

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Parents sous pression

« Le Soir Illustré » du mercredi 4 décembre 1996 pages 37

Depuis le mois de juin 1995, les parents de Julie Lejeune et Mélissa Russo se sont battus sans trêve, d'abord pour que l'on retrouve à tout prix leurs petites filles, ensuite pour que ce genre de drame ne se reproduise jamais plus. Au fil des semaines et des mois, ils ont acquis la sympathie et le soutien d'abord des médias, de tous les médias, puis de la population. La Marche blanche, organisée en octobre dernier à Bruxelles, est là pour prouver la réalité de ce soutien. Le courage, la résolution, la dignité de tous ces parents d'enfants disparus ont provoqué bien des remises en question et la Marche blanche a fait la démonstration que tous les médias, sans distinction aucune, pouvaient se mettre au service d'une juste cause pour la faire triompher.

La sortie de Gino Russo, au cours de la soirée que la RTBF a consacrée à l'affaire Dutroux, n'en était que moins compréhensible pour les téléspectateurs. Le papa de Mélissa s'en prenant aux journalistes de « Au nom de la Loi » qui avaient «osé» interviewer Philippe Brewaeys, plutôt que Michel Bouffioulx de

Télé-moustique, cela paraissait un coup de dard incongru.

Les choses étaient plus claires dans les coulisses de l'émission spéciale de la RTBF. Deux heures avant le démarrage du direct, les parents refusaient encore d'y participer. Outre l'interview de notre journaliste, ils désiraient que Au nom de la Loi abandonne la rédaction d'un livre consacré au dossier Dutroux, à paraître aux éditions Luc Pire. Et ils remettaient en avant Michel Bouffioulx, qui prépare avec eux un autre livre sur l'affaire Julie et Mélissa, à paraître... aux éditions Luc Pire. Finalement, les choses se sont arrangées, l'émission a bien eu lieu et les parents Russo ont admis, par après, que leur «sortie» était quelque peu déplacée.

Et peut-être auront-ils compris que le danger vient, peut-être, plus de leur entourage immédiat que de journalistes qui font simplement leur travail d'information et d'investigation. Sans se prendre pour autant pour les gourous médiatiques de parents qui méritent mieux que la sollicitude insistante de conseilleurs.

S.I.

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Melchior Wathelet : « On n’efface pas l’irréparable »

« Le Soir Illustré » du mercredi 4 décembre 1996 pages 36 à 39

Melchior Wathelet a expliqué sur quelles bases il avait accordé la libération conditionnelle à Marc Dutroux le 6 avril 1992. Les conditions légales étaient réunies et les rapports d'experts positifs, même s'ils étaient paradoxalement alarmistes.

La Commission d'enquête parlementaire a entendu son cri: «Je n'ai pas signé les yeux fermés». Pourtant, en 85, Dutroux avait été condamné pour l'enlèvement, la séquestration, et le viol de cinq jeunes filles de 12 à 19 ans.

- Méthodique, efficace, formaliste, se retranchant habilement derrière les avis des spécialistes, il a répondu à la vague de critiques d'août dernier. Violemment mis en cause par les parents Russo, qui placardèrent sur leur porte l'accusation terrible demandant «s'il avait la conscience tranquille», désigné comme le responsable d'une erreur magistrale, il a tenu à expliquer, point par point,comment il fut amené à prendre pareille décision.

- Mais auparavant, il a laissé parler son émotion, celle d'un homme remué par l'affaire, Je suis pleinement conscient de l'enjeu essentiellement humain, a commencé Melchior Wathelet. Il y a eu mort d'enfants et souffrances des parents et des proches. Même si les mots ne pèsent pas lourd, je tiens à leur exprimer ma sympathie et tout mon respect que je veux sincères. On ne peut pas être le même homme avant et après. On n'efface pas l'irréparable. Et je lance un appel au pays pour que semblable affaire ne se reproduise plus.

Libéré au milieu de la peine.

- Précédé par Stefaan De Clerck qui avait souhaité «arriver à une justice plus performante à tous les échelons» sans nier une bonne part de son immobilité, Melchior Wathelet a décortiqué le dossier avec la minutie d'un homme sur la sellette. Il a d'abord rappelé que Marc Dutroux avait été libéré non pas au tiers, mais à la moitié de sa peine, comme on l'exige pour les délinquants sexuels. Il s'est appuyé sur 4 avis positifs

contre deux négatifs.

A l'époque - car il faut se reporter à l'état d'esprit pour juger- la prison de Mons disposait de la première U.O.T., Unité d'Orientation et de Traitement. Son avis a pesé lourd dans ma décision: il était positif à condition d'être accompagné d'une guidance sociale adaptée et d'un suivi psycho-médical. Le suivi a été respecté. On a rédigé 13 rapports sociaux. Les entretiens ont eu lieu tous les 3 à 6 mois, avec une interruption d'octobre 93 à mars 94 où l'on a redistribué les dossiers entre agents, ce qui a entraîné le changement d'assistantes sociales. Dutroux respectait ses engagements. Une fois, il a raté un rendez-vous, il a repris contact lui-même. Et puis, à l'époque, les préoccupations n'étaient pas les mêmes: la drogue, la petite délinquance, les petites peines étaient prioritaires. La lutte contre la délinquance sexuelle n'en était qu'à ses débuts.

- Le système de contrôle a-t-il bien fonctionné ou bien est-il insuffisant ? S’est demandé la salle où, dans la tribune publique, les parents Russo, et le père Lejeune, assistaient aux débats.

Car, en face, Marc Verwilghen et ses collègues s'étonnaient du contenu de rapports gravissimes. M. Leblond, directeur de la prison de Mons, où Dutroux est incarcéré, rédige un avis accablant. Sous sa plume, le détenu est qualifié de «psychopathe, versatile, pervers, égocentrique, présentant une faible tolérance à la frustration». Le procureur général Demanet insiste sur la gravité des faits et conclut que libérer Dutroux, «ce serait discréditer l'oeuvre de la Justice». Claude Eerdekens a mentionné la lettre de la propre mère de Dutroux - une sérieuse mise en garde ainsi résumée «On craint ce qu'il a en tête pour le futur» - avant de récapituler le profil de personnalité: «rusé, intelligent, impulsif, nie tous les faits graves, refuse la remise en question et la critique».

Un rapport remis le 30 mars 1992, 6 jours avant que Melchior Wathelet signe sa libération ! Tous ces signes clairs de dangerosité ont-ils été sous-estimés? L'ancien ministre a son point de vue.

UN PERVERS QUI CACHE BIEN SON JEU

J'ai pris en compte les sorties et congés pénitentiaires. l'U.O.T. m'a présenté comme un progrès le fait que Dutroux accepte une guidance psycho-médicale par «un thérapeute d'expérience».

Celui-ci connaît l'intéressé, ses faiblesses, ses dangers. Aucun incident ne revient à l'oreille de l'administration pénitentiaire. Et puis, ajoute celui qui est aujourd'hui juge à la Cour de Justice de Luxembourg, sur le suivi psychiatrique, nous n'étions pas tenu au courant de par le secret médical.

C'est l’ U.O.T.qui a préparé la réinsertion de Dutroux, c'est l'administration pénitentiaire et le directeur de la prison qui font la proposition de libérer avant terme, pas moi. Et la décision était concertée.

- A l'écoute des propos de Melchior Wathelet, on avait pourtant bien l'illustration de la faillite de tout un système, d'évaluation précise de Dutroux, puis de surveillance, comme si chacun, à son niveau, s'était laissé berner par un être manipulateur, à quelques fortes exceptions près mais qui n'ont pas obtenu gain de cause.

Malgré tout cela, le pire n'a pas été évité. l'U.O.T. a pris avis auprès du C.R.A.S.C., le Centre de recherche et d'action sexo-criminelle.

Aucun message de danger, aucun indice inquiétant n'est remonté dans le dossier, a répété Melchior Wathelet. Et puis, c'est vrai, il y a un problème d'accompagnement social. En 90, on ne comptait que 104 assistantes sociales, contre 230 en 96. Même ainsi, ce n'est pas assez. La surcharge de travail est sérieuse. Il n'y a pas de dossier simple, tranché. Enfin, je tiens à dire que, si on avait refusé la libération conditionnelle, tous ceux qui l'avaient préparée avec Dutroux, dans cette perspective, nous auraient reproché de leur compliquer la tâche. «Il faudra lui expliquer et recommencer toute une série d'efforts», nous aurait-il été dit.

- Melchior Wathelet a-t-il convaincu un auditoire où Stefaan de Clerck fut envoyé en premier lieu pour servir de paratonnerre? Il a en tout cas essuyé moins d'agressivité que prévu, comme en écho d'un ton ferme mais mesuré. Le caractère odieux des antécédents de Dutroux aurait pourtant dû le guider quand il prit sa décision.

Surmontant les reproches, il a indiqué une piste pour l'avenir, un argument bien mince qui ne dédouane pas un système plus fautif que le ministre lui-même.

Pour demain, dès qu'il y aura doute, peut-être ne faudrait-il plus se contenter d'une suite d'avis successifs, mais d'un véritable débat entre ceux qui les émettent. Cette attitude faciliterait une décision commune mieux soupesée. Ainsi, à l'avenir, et même aujourd'hui, un Dutroux ne ferait plus l'objet d'une mesure positive.

Bernard Meeus.

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