vendredi 25 juillet 2008

Cette immense caresse ('Télé-Moustique'du jeudi 29 août 1996)



Cette immense caresse

Supplément à « Télé-Moustique » du jeudi 29 août 1996 pages 25 à 27

Vice-recteur de l'UCL, membre du Comité de Soutien aux parents de Julie et Mélissa, professeur de journalisme, observateur de la vie des médias et auteur de plusieurs ouvrages sur le deuil, l'abbé Gabriel Ringlet était l'un des deux principaux célébrants - avec l'abbé Schoonbroodt - lors de la cérémonie des funérailles des deux petites filles.

Le lendemain de la retransmission télévisée des obsèques, il commentait, avec nous, la symbolique d'ouverture et la liturgie voulue par les parents des fillettes.

La cérémonie d'adieu à Julie et Mélissa était soulignée par la lumière du blanc. La famille avait délicatement installé la symbolique. Dans le blanc des cercueils, des voitures des parents, des vêtements des mamans, des chasubles des célébrants, des fleurs.C'est une façon de faire tomber
le décorum habituellement imposé par nos rites funéraires.

Gabriel Ringlet - C'est tout à fait vrai. En concertation avec les familles, les mamans de Julie et de Mélissa nous ont demandé si elles pouvaient s'habiller en blanc et nous avons trouvé que c'était très très bien. C'est ainsi que les célébrants ont décidé de porter des étoles blanches plutôt que violettes. Dans tous les symboles qui ont été mis en lumière, y compris le sel, le blanc revenait tout le temps. Même si dans certaines civilisations, notamment orientales, le blanc est couleur de deuil, il est très rare dans notre perspective traditionnelle. Encore que, depuis la liturgie de Vatican II, l'espoir - qui n'est pas artificiel, c'est à dire où la colère doit rester vraie - a conduit à rapprocher la mort du baptême. Lorsque quelqu'un part, je trouve cela très beau d'imaginer qu'il va vers un au-delà, quelles que soient les convictions ou la manière dont on nomme cet au-delà.

L'hommage d'adieu ressemblait à une mer balancée entre le chagrin, terrible, et la bourrasque de tendresse. On était là, au centre d'une immense caresse...

Gabriel Ringlet - J'aime beaucoup votre expression... C'est ça. Lorsque des hommes et des femmes vivent ce qu'ont vécu les proches de Julie et Mélissa, ce qu'elles ont vécu elles-mêmes, la caresse paraît fondamentale.
Pour tenir le coup face à ce genre de drames, nous avons besoin, plus que jamais, d'exprimer notre tendresse, notre douceur; en contre-point et en contre-poids au cynisme de notre société.
Pour pouvoir traverser cela, nous réclamons des gestes indispensables. Et chaque note de musique choisie par les parents, par exemple, exprimait la volonté de ce que vous appelez l'immense caresse. Mais nous ne voulions en rien ignorer ou faire semblant d'ignorer toute la colère qui nous habitait aussi.

Cette tendresse devait aussi servir à nous consoler, nous. C'était clair à travers le sourire de Cécile, la tante et marraine de Mélissa, qui a lu un texte de saint Augustin: "La mort n'est rien (...)
Et « ne pleure pas, si tu m'aimes. »


Gabriel Ringlet - J'étais d'autant plus touché que Cécile est celle qui, avec nous, a le plus travaillé à la liturgie. On sentait bien qu'elle était un peu le porte-parole des familles. Elle a préparé tout cela, elle y a été très attentive. Dans sa propre émotion, elle a été capable d'apporter le sourire dont nous avions tous besoin. Mais le choix des textes et des chansons par les quatre parents et la marraine ne pouvait pas ne pas rappeler quelque chose de leur culture. Par exemple, il y avait un chant
(« Con te partiro » d'Andréa Bocelli, NDLR) qui ne pouvait pas ne pas faire penser à l'Italie...


En acceptant les caméras de télévision à la basilique Saint Martin, M. et Mme Russo, M. et Mme Lejeune ont lancé une invitation ou partage...

Gabriel Ringlet - Un partage dans l'enracinement, proche du public. Comme l'a dit la famille, l'ampleur de ces funérailles devait être celle d'un énorme merci. Je crois qu'il faut interpréter cette retransmission télévisée comme un hommage rendu à deux petites filles du peuple. Le fait de mettre ainsi à l'honneur deux petites filles du peuple qui ont mérité et reçu des funérailles de reines, c'était aussi faire un extraordinaire plaidoyer en faveur de la fragilité. Et, me semble-t-il, sans le moindre voyeurisme.
A ce moment là, je dirai que la présence des médias du monde entier avait du sens. Je pense que ce sont tous les faits divers du monde et tous les drames de l'enfance vécus sur la planète qui ont été récapitulés autour des deux petits cercueils de Julie et de Mélissa.

Nous ouvrir la porte, chanter d'aussi jolies chansons qui n'étaient pas des cantiques... Le lieu sacré, la Basilique, ne s'est-elle pas transformée en simple maison? La maison de nos voisins?

Gabriel Ringlet - C'est vrai. Et le choix de Saint Martin n'est pas non plus innocent. Sur ces hauteurs de Liège ont eu lieu des combats très importants, au Moyen Âge, où le peuple a pu faire entendre sa voix. Que le peuple - dans ce que le mot a de plus fort et de plus respectueux - puisse, en priorité, entrer dans ce genre de lieux, alors qu'il n'y entre pas souvent, cela a du sens aussi. Sans doute ne l'avions-nous pas calculé, mais cela s'est déroulé de cette manière. Au fil des dernières heures, cela a pris ce tour-là.

Que se passait-il à l'intérieur de vous lors de cette célébration durant laquelle vous avez lu et commenté un texte violent de saint Marc

Gabriel Ringlet - J'avoue, en toute simplicité, que je n'ai jamais été... j'allais presque dire à ce point sans voix ! La voix partait, je n'arrivais pas à la poser, la gorge était exceptionnellement serrée.
J'étais dans cet état là depuis un jour ou deux et je n'en suis pas encore tout à fait remis.
Mais je dois dire que le fait d'avoir parlé, avant, avec François, le petit garçon de douze ans qui a chanté la chanson d'Yves Duteil, m'a beaucoup aidé.

Propos recueillis par Sébastien Ministru

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