samedi 24 mai 2008

Julie et Mélissa ,Un an d’absence……




Julie et Mélissa ,Un an d’absence……

Télé-Moustique Jeudi 20 juin 1996 P1

Et un an de souffrance. Un an d'un insupportable silence. Les parents de Julie et Melissa tentent de nous raconter leur indicible attente. Teinté d'espoir, de colère et de révolte, leur récit est aussi un cinglant réquisitoire. Contre l'inefficacité, mais aussi contre le man¬que d'humanité de certains membres liégeois des "forces de l'ordre".

Aujourd'hui, que pouvez-vous encore espérer?


Carine Russo, maman de Mélissa. - Pour nous, les petites sont encore vie. C'est cela, notre espoir. Seule cette idée¬là nous aide à tenir.

Est-ce encore un espoir raisonnable?


Gino Russo, papa de Melissa. - Rien ne nous démontre qu'elles seraient mortes! Et si on part de l'idée qu'elles étaient encore en vie le 25 juin, pourquoi ne le se¬raient-elles plus aujourd'hui!

Dans ce cas, quel scénario imaginez-vous?


Gino. - Elles peuvent avoir été victimes d'un trafiquant d'êtres humains, d'un réseau de pédophilie. Pourquoi pas? Il y a quelques mois, quand on évoquait cette hypothèse, on nous disait que cela n'existe pas chez nous.
Mais plus on avance dans le temps, plus on rencontre des officiels qui nous affirment que cela existe. C'est tout de même bizarre, vous ne trouvez pas?

Vous imaginez qu'elles sont dans un pays X, exploitées d'une manière ou d'une autre?


Louisa Lejeune, maman de Julie. - Pour ce qui est du pays, on peut tout imaginer. Et si elles étaient quelque part en Belgique?
Jean-Denis Lejeune, papa de Julie. - En tout cas, je constate qu'on a mis au jour un ré¬seau de pédophilie international à Bruxelles en janvier dernier. Dès lors, il nous apparaît insupportable que des hypothèses allant vers ce type de réseaux soient encore minimisées par les enquêteurs!

N'est-ce pas encore plus horrible de penser qu'elles seraient "utilisées" en ce moment même dans le cadre d'un réseau pédophile ou autre que... d'imaginer une issue fatale?


Gino. - Si. C'est plus horrible. Mais on se dit que si on les retrouve vivantes, quels que soient les sévices qu'elles aient subis, on aura encore toute la vie pour essayer de réparer...


Carine. - Peut-être qu'elles ont pu s'adapter à la situation qu’elles vivent en ce moment.
C’est peut-être moins terrible qu’on pourrait l’imaginer. On veut en tout cas se raccrocher à cette idée..

Pour l’heure, vous n’avez aucun élément concret qui permette d’étayer cette éventuelle piste d’un réseau de pédophile ?

Louisa.- On n’a aucun élément concret .Point à la ligne.

Pourtant ,vous avez accès au dossier d’instruction ,non ?

Gino.-C’est quasiment une légende,cette histoire là ! On a pu faire des gros titre dans les journaux à ce propos .Le ministre de la justice a même déclaré cela à la tribune de la chambre ! Mais dans les faits, l’accès au dossier est tellement limité qu’il revient à rien du tout !

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Télé-Moustique 20 juin 1996 Page 2

Jean-Denis. -- Dans les faits,c’est notre avocat qui a eu accès à une partie expurgée du dossier et en s'engageant à respecter le secret de l'instruction à notre égard. En clair, dans les rares pièces qu'il a pu consulter, il n'y avait que l'enquête de voisinage et de famille. Soit, tout ce qu'on pouvait obtenir comme information par nous-mêmes. En rien il n'a été répondu aux nombreuses questions que nous nous posions sur les lacunes de l'enquête.

Carine. - Et pourtant, l'ex-procureur général de Liège nous avait promis!

Qu'avait-il promis?

Carine. - Je ne sais pas si...

Gino, -- Il faut qu'on sache la vérité! Ce qui s'est passé, c'est trop dégoûtant. En fait, au moment où nous avons reçu l'accès très partiel au dossier,nous avions introduit une action en référé au tribunal de Bruxelles pour obtenir l'accès total. Nous n'avons pas eu gain de cause et nous étions bien décidés à aller en appel.
Apparemment, cette perspective ne plaisait pas à M. Giet qui nous a invités a passer a son domicile. Ce jour-là, il nous a expliqué qu'il ne pouvait pas nous donner accès au dossier parce que des pistes sérieuses étaient suivies. Lors d'un deuxième rendez-vous, que les papiers étaient prêts pour nous donner accès au dossier mais qu'il fallait attendre un petit mois.

Et la troisième fois, encore un mois plus tard, il nous a déclaré lors d'une conversation d'une petite heure: Voilà, j'ai pris ma décision, je vois donne accès au dossier.
Je prends contact avec votre avocat': C'était au début février.

Louisa. - Il nous a même expliqué très concrètement comment il fallait faire pour consulter utilement le dossier.

Carine. - Je n'en revenais pas d'avoir enfin gain de cause. Je lui ai redemandé: "Avons-nous vraiment accès au dossier?" Il m'a répondu: 'Madame, je vous le dis depuis une heure. Que dois-je faire pour vous convaincre?"

Jean-Denis. -- A cette époque, on a vu aussi le ministre de la Justice en compagnie de son chef de cabinet, M. Visart de Bocarme. Il nous a confirmé que le procureur général était d'accord pour que nous ayons accès au dossier. Le ministre nous disait d'ailleurs d'être prudents et discrets parce que c'était une première et que tout le monde allait avoir les yeux rivés sur nous.

Gino. -- Après notre dernier rendez-vous, M. Giet devait prendre contact avec notre avocat. Il ne restait plus qu'à fixer les modalités.
Mais quand on a revu notre avocat, les choses avaient changé. Une piste était de nouveau en cours! Cela venait de sortir.
Ce qui a été écoeurant, d'ailleurs Carine en a pleuré, c'est que le procureur général a commencé à mentir. A des membres de notre Comité de soutien, il a déclaré, la main sur le coeur, un truc du genre:
'’Mais j ai expliqué aux parents que je ne pouvais pas leur donner accès au dossier"
Le procureur général mentait avec un tel aplomb. C'était odieux. Cela s'est passé devant Carine et Jean-Denis. Ils étaient complètement démolis.

Carine. -- C'est une attitude indigne d'un procureur général. Il n'a pas su prendre ses responsabilités. Avec tout cela, il a réussi à retarder notre appel de 4 mois.
Cela ne fait aucun doute que c'était une stratégie
...

Pourquoi vous obstinez-vous à vouloir avoir accès au dossier?

Jean-Denis. -- Dans plusieurs pays étrangers, on a très bien compris que les enquêtes sur
les disparitions d'enfants devaient se faire en collaboration avec les parents. Quand ceux-ci sont hors de cause pour les enquêteurs, et c'est ce qu'on nous a dit à notre propos, les parents sont les personnes les plus susceptibles de donner des informations utiles, de commenter certains faits.

Gino. - Ça c'est notre position générale. Dans notre dossier, il y a en plus les lacunes. On est en droit de savoir ce qui a été fait, ce qui ne l'a pas été. Et surtout, ce qui pourrait l'être encore.

Quel commentaire votre avocat a-t-il fait sur la partie du dossier qu'il a pu lire?

Carine, - Qu'en effet, tout cela n'avait pas l'air fouillé. Cela rejoignait notre sentiment. Toutes les craintes qu'on a eues, elles se sont avérées. On espérait vraiment qu'il allait nous rassurer, mais au contraire.
Il paraît qu'on vous a tout de même donné le droit de poser des questions sur l'avancement du dossier à un substitut du parquet de liège?

Carine. - C'est assez subtil. Disons que maintenant, il y a une fausse communication.
On nous permet de poser des questions par fax à un magistrat qui nous répond quelques jours ou quelques semaines plus tard. De manière tout à fait formelle et pas à toutes les questions.. Bon. Aujourd'hui on n'est plus considérés comme des parias. Mais cela ne nous apaise en rien par rapport aux questions qu' on se pose. On est comme des enfants à qui on rétorque des trucs du genre "Vous comprendrez quand vous serez plus grands': Bien sûr, c'est une réponse!

Vous pouvez donner un exemple concret?

Louisa. - On a eu un témoignage venant d'un pays étranger par le biais d'une famille belge qui vit là-bas. Il s'agissait d'un policier qui pensait avoir reconnu les petites. Il a fait rapport à ses supérieurs. Cela a été transmis à l'ambassade belge et puis à la police de Liège. Nous, on a appris cette information également et donc on voulait savoir ce qu'ils en avaient fait. On a posé la question par fax au substitut.


Il nous a répondu que le commissaire chargé de l'enquête était bien au courant et qu'il gardait un contact avec les services de police du pays étranger qui continuait .les recherches. Si c'est pour nous répondre des choses comme celles-là, cela n'avance à rien!

Carine. - La vérité, c'est qu'on gratte pour avoir un minimum d'info. On ne sait toujours pas comment ils travaillent ni où ils en sont.

Où en sont vos contacts avec la juge d'instruction chargée du dossier?

Gino. - C'est fini, on ne veut plus la voir! Depuis le coup de la lettre anonyme qu'elle nous a lue dans son cabinet.

Que contenait cette lettre?

Gino. - C'est la lettre du fameux Farid dont il a été question dans Perdut de vue sur TF 1. L'auteur se vante d'avoir commis l'enlèvement des petites avec deux copains.


Suit une description macabre qui va jusqu'au massacre à la tronçonneuse. La juge a essayé de nous foutre cela dans le crâne.

Sans nous dire que ce document, pour plusieurs raisons, manque de crédibilité. Toujours est-il qu'on a été cassés pendant quinze jours. Quelle brutalité! Moi, j'ai pris cinq ans. C'est tout de même étonnant: là, il n'y avait pas de secret d'instruction!

Comment interprétez-vous ce geste de la juge d'instruction?

Gino. - Pour nous, c'était une séance sado-maso. Rien d'autre. La justice n'est pas humaine, cela on le savait. Mais là, cela a tourné au sadisme.

Un an a passé depuis la disparition des petites et...

Gino. -je vous arrête là! Nous voudrions qu'on n'utilise plus le terme de "disparition" en ce qui concerne Julie et Melissa.


C'est tout à fait inapproprié parce que au moins une chose est claire dans cette affaire, c'est qu'il ne peut s'agir que d'un enlèvement. Evidemment, le mot "disparition" est plus neutre. Qui dit enlèvement dit banditisme et cela a plus d'implications.

De quelles "implications" voulez-vous parler?

Gino. - Quand j'ai demandé pourquoi on n'a pas appelé la 23e brigade nationale pour Julie et Melissa comme on l'a fait au moment de l'enlèvement du petit Anthony Declerck, on m'a répondu que là il y avait eu demande de rançon et que cela était donc une affaire de banditisme.


Mais ce qu'on oublie de préciser, c'est que la demande de rançon en question est venue quinze jours après l'enlèvement. Or, la 23e brigade a été mobilisée immédiatement...

Pour moi, c'est clairement une affaire de classe sociale.

Carine. Dans la situation qui est la nôtre, on se rend compte de bien des choses consternantes. Par exemple, qu'on peut faire beaucoup plus dans les enquêtes qui concernent l'argent que dans celles qui concernent des disparitions d'enfants.

S'il y a un hold-up important dans une banque toute la Belgique est quadrillée dans la demi-heure. S'ils savent le faire pour une banque, pourquoi ne le font-ils pas pour des gosses?

Si vous deviez faire un bilan des lacunes de l'enquête?

Louisa. Il y a des dizaines d'éléments à relever! Avec l'aide de notre comité de soutien, nous sommes en train de les mettre sur papier.

Il faut laisser une trace de tout ce qui n'a pas été fait correctement dans cette enquête.
Cela amènera peut-être finalement des éléments de réponse. De toute façon, ça aidera à ce qu'on ne commette pas les mêmes erreurs dans des dossiers similaires.

Jean-Denis. - On peut résumer rapidement. En tout cas, on peut essayer... Il n'y a pas eu de mise à l'instruction immédiate du dossier; cinq juges se sont succédé dans les premières semaines, le chien pisteur n'a pas entamé ses recherches au départ de la maison de Gino et Carine, pourtant c'est de là que Julie et Melissa sont parties la dernière fois; on a attendu une bonne semaine pour fouiller la chambre des petites, on n'y a relevé aucune microtrace qui aurait pu servir plus tard; on n'a reçu aucune aide psychologique de la justice; on a dû organiser les battues nous mêmes, etc.

Carine. - On pourrait continuer comme cela pendant longtemps! A de trop nombreuses reprises, on a constaté que les enquêteurs avançaient à la vitesse d'une tortue, voire qu'ils ne vérifiaient même pas du tout certains trucs.

L'exemple du carnet de classe de Melissa est éloquent.

Louisa. - A la fin de l'année dernière, on n'était pas encore allés chercher les affaires des petites qui étaient restées à l'école. Les policiers non plus. La maman d'Audrey, une amie commune de Julie et Melissa, nous a dit que sa fille les avait ramenées chez elle.

J'ai pris le tout. Je suis allée chez Carine pour faire le partage. Là, j'ai pris le journal de Melissa; j'ai regardé un peu machinalement dedans et je suis tombée sur cette phrase qui m'a laissée perplexe: 'A 17 heures, au manège':
C'est considéré comme une piste mais si j'étais allée six mois plus tard chez la maman d'Audrey, cela revenait au même. Les policiers n'auraient toujours pas pensé à fouiller les affaires des petites qui étaient restées à l'école pour y découvrir d'éventuels indices.

D'ailleurs, ils n'ont même pas cherché à savoir par qui le carnet a transité avant de nous être rendu...

Gino. Il faut comprendre avec quelle mentalité cette enquête sur l'enlèvement de nos filles a été faite: ils ne font pas les choses à fond. C'est une question d'état d'esprit.

Et quel est votre état d'esprit à vous?

Carine. Je me demande ce qu'on pourrait encore faire pour que les choses bougent. On a l'impression d'avoir accompli un immense tour de carrousel et de se retrouver au même point que l'an dernier.


C'est toujours le même constat par rapport aux enquêteurs: rien ne les ébranle, ils ont leur méthode de travail et ils continueront comme ils ont commencé. Même s'ils doivent s'enferrer dans leurs erreurs, ils continueront comme cela. Pas question qu'on prenne un petit peu notre avis.

Jean-Denis. On a l'impression d'être si dérangeants. Mais pourquoi?
On demande simplement ce qu'il advient de l'enquête concernant nos enfants. On nous oppose une attitude si froide, si fermée. Sincèrement, je me demande pourquoi, après un an, on en est toujours à ce stade-là. C'est cruel.

Carine, - Après un an, je me sens complètement laminée.
J'ai l'impression qu'on est passe sur moi avec un rouleau compresseur.

Gino. - On se sent encore plus enfoncés. Parce qu'on flaire l'arnaque.

Carine. - C'est vrai. Ils essaient de nous déstabiliser. De nous déstructurer. Pour qu'on soit amorphes, qu'on reste tranquilles dans notre coin.
C'est difficile de lutter perpétuellement contre cela. Il y a un moment ou on n en peut plus. Question santé, ça craque.

Gino. - Moi, je survis au Prozac. Sinon, j'ai peur de devenir agressif.

Louisa. - J'ai toujours la petite en tête. Je regarde les enfants qui jouent et je me rends compte de l'absence. Jean-Denis et moi, on a recommencé à travailler. Au début, c'était dur. Maintenant cela nous aide.

Carine. - Vit-on encore? Tout tourne autour d'une obsession. J'ai recommencé à travailler trois mois. Mais je culpabilisais d'être au boulot.
J'avais l'impression de ne pas faire ce que je devais pour la petite. Et j'ai donné ma démission. Vous savez, le temps n'arrange rien du tout. L'imagination travaille.
On a de plus en plus mal, parce que, inévitablement, on envisage les scénarios les plus horribles.On n'ose plus trop y penser.

Qu'est-ce qu'elles ont bien pu vivre pendant tout ce temps?

Gino. - La justice est faite pour canaliser le désir de vengeance des gens, pour restaurer l'équilibre. Mais ici, elle ne le fait pas. On est horriblement malheureux. Frustrés.On est comme des morts-vivants.
Ce qui nous arrive, c'est comme si on tombait de très haut... Une chute libre depuis un an.

Où va-t-on aboutir finalement, sur du béton pour se fracasser ou sur un matelas qui va tout de même un peu amortir le choc ?

Rencontre : Michel Bouffioux


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