dimanche 25 mai 2008

LA REVOLTE DES PARENTS


LA REVOLTE DES PARENTS

« La Wallonie » du lundi 24 juin 1996 page 4

Il y a, aujourd'hui, très exactement un an que Julie et Mélissa disparaissaient, sur un petit chemin de Grâce-Hollogne bordant l'autoroute Liège-Namur, sans laisser la moindre trace.

Un an d'un insupportable silence. Depuis, pour Louisa et Jean-Denis Lejeune, pour Carine et Gino Russo, le temps s'est arrêté. Leur acharnement, au contraire, jamais n'a cessé. Pour les parents des deux fillettes,la fatalité n'existe pas. Leur combat continue. Plus que jamais...

Tant chez les Russo que chez les Lejeune, tout, et c'est bien normal, rappelle Julie et Mélissa. Les deux enfants sont omniprésentes,à travers les photos qui ornent les bibelots, les affiches apposées aux murs, le courrier de sympathie adressé aux parents. Un an déjà... Et rien ! Pour les familles, la situation est devenue intolérable.
Alors, comme ils le disent, « il est temps de rompre le silence, parce que le silence n'arrange rien ».

« On est toujours le 24 juin 1995... »
Le premier, Jean-Denis Lejeune monte aux barricades. Le ton est dur, les mots s'entrechoquent.
«Je suis écoeuré, hyper révolté,dégoûté de la société dans laquelle nous vivons. Le Roi nous a écrit sept mois après les faits, pour dire qu'il nous soutenait moralement. On n'a pas besoin de ça, Mais que fait-il, a part gracier les pédophiles ? Et nos ministres ? Ils parlent beaucoup pour
ne rien dire... Et que dire de la magistrature... »

Gino Russo est plus nuancé. Pour décrire l'état d'esprit qui l'anime, il emploie une image.
«On a l'impression d'être sur la foire, d'avoir accompli un grand tour de carrousel, mais de se retrouver au même point que l'an dernier. »
Jean-Denis acquiesce « On est toujours le 24 juin 1995... »

Pour un attentat, on retrouve toujours des traces et l'auteur est souvent appréhendé rapidement. Là, on met les moyens. Mais quand il faut retrouver des gosses,on prend les choses à la légère. »

Carine Russo revient au soir de la disparition.
« Ce soir-là, on était content de voir arriver des gens de la BSR On était très confiant, trop peut-être. Ces enquêteurs de la BSR étaient proches d e nous, ils étaient honnêtes, et ils tentaient de nous apaiser. Ils comprenaient notre désarroi. Ce contact nous faisait d u bien. Mais on les a mis sur un autre dossier, Ce climat d e confiance qui s'était instauré ne plaisait sans doute pas à tout le monde... La Belgique, c'est un emballage doré, mais ce qui se trouve à l'intérieur n'est pas très frais... »

« Un enlèvement, pas une disparition »


Gino Russo intervient : « Julie et Mélissa, ce n'est pas Anthony Declerck. Je voudrais qu'on ne parle plus, dans le cas des deux petites,de disparition, mais d'enlèvement, parce que c'en est un. Un témoignage l'atteste. Bien sûr, c'est plus facile d'employer le terme de disparition, qui est plus neutre.

Quand j'ai demandé pourquoi on n'avait pas fait appel à la 23e brigade pour Julie et Métissa, comme on l'avait fait pour Anthony Declerck, on m'a répondu que là, il y avait eu une demande de rançon et que c'était dès lors une affaire de banditisme. Pourtant, cette demande n'était parvenue que quinze jours après l'enlèvement, mais la 23e brigade avait été mobilisée directement. Qu'on ne me dise pas qu'il ne s'agit pas d'une affaire de classe sociale... »

Jean-Denis Lejeune pointe un doigt plus accusateur encore
«J'en arrive à me demander s'ils ont vraiment envie d'élucider l'affaire. Ou plutôt s'ils n'ont pas peur de découvrir la vérité... »

Gino Russo nuance quelque peu le jugement: « On se forçait parfois à croire que si les enquêteurs nous cachaient des choses, c'est qu'ils avaient de bonnes raisons de le faire, qu'ils allaient découvrir quelque chose. Mais que peuvent-ils avancer comme résultats concrets, un an après l'enlèvement de Julie et Mélissa ? Rien... »

Rien... Pourtant, les familles Russo et Lejeune ne baissent pas les bras. Pour elles, le combat se poursuit. « Notre seule chance, aujourd'hui», estime Carine Russo, «c'est de tomber sur un
enquêteur motivé, qui se charge rait d'une relecture complète du dossier et accepterait de collaborer avec nous.
Pourquoi ne pas unir nos efforts ?
On ne saurait de toute façon pas reculer, puisqu'on n'a pas avancé d'un centimètre... »

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L’enquête et l’accès au dossier : « Ce sont encore nos enfants »

« La Wallonie » du lundi 24 juin 1996 page 4

Évoquer l'état d'avancement de l'enquête revient à déclencher une réaction frontale de la part des parents des fillettes. Un tir de barrage alimenté par mille exemples au quotidien.

Carine, la maman de Melissa, revendique de tout son être «Qu'on nous laisse participer On peut leur apporter énormément de choses. Je lance un appel ! Ce sont encore nos enfants... »

«Il y a des pistes sérieuses. Dont on nous dit qu'elles ne le sont pas», affirme Carine Russo.


Quelles pistes ? Les parents se regardent. Ce n'est pas un ange qui passe entre eux. Mais plutôt les remontrances des enquêteurs qui ont interdit aux parents de «brûler les pistes». Ils secouent la tête. «On ne peut pas le dire».
Carine précisera simplement que, au départ de leurs soupçons, il y a «un pressentiment de maman. Puis des coups de fil à la maison. Nous avons donné ces informations aux enquêteurs. C'était au minimum troublant. Aucun retour,-».

En savoir plus
Ils se plaignent, entre autres griefs (*), de ne pas être traités en adultes par le juge d'instruction. «A la limite, elle nous considère comme des inculpés», remarque Gino.
«Elle nous fait la morale. Elle nous répète chaque fois : "J'ai un devoir de réserve et il y a le secret de l'instruction. Vous devez comprendre, c'est le règlement!" Il n'est pas question qu'elle envisage un seul instant notre histoire sous un angle un petit peu humain ».

Ce fameux accès au dossier qu'on leur refuse précisément au nom du secret de l'instruction reste une source importante de découragement pour Carine, Louisa, Jean-Denis et Gino. Il y a eu l'action en référé : «Après trois mois», rappelle Gino, «on a voulu en savoir un peu plus sur l'enquête. Nous avons introduit une action au tribunal de Bruxelles, puisqu'on nous refusait l'accès au dossier».

C'est oui, puis c'est non

En référé, l'arrêt est défavorable aux parents. Contacts avec le ministre de la Justice, rendez-vous avec Léon Giet... Les Russo et les Lejeune sont prêts à passer au degré d'appel.
Ils se souviennent parfaitement du moment où, lors du deuxième rendez-vous avec M. Giet, le procureur général leur a expliqué comment consulter le dossier : plutôt un à la fois que tous en même temps, prendre des notes, les transcrire sur ordinateur...

Carine raconte sa stupéfaction quand elle comprend que M. Giet leur prépare bel et bien un accès aux documents. «Je n'en revenais pas. Il m'a dit "Mais ça fait une heure que je vous le dis ! Comment dois-je faire pour vous convaincre ?"» Jean-Denis confirme «Je me souviens qu'on est même allés boire un verre après, tellement on était soulagés ! C'était le premier point positif depuis le début».

Dossiers sans retour

«Et puis, je ne sais pas ce qui s'est passé», reprend Carine. Léon Giet affirme en effet devant le comité de soutien et les parents qu'il n'a jamais rien promis de tel. Pendant quinze jours, ils sont effondrés tous les quatre. Ensuite, on oppose aux parents l'apparition d'une nouvelle piste, ce qui re-verrouille les documents des enquêteurs.
«Nous avons donné sept gros dossiers d'information en tout aux enquêteurs. Et nous n'avons de retour sur rien. Pour protéger la vie privée des personnes qui apparaissent dans le dossier ? Vous croyez qu'on ne reçoit pas de lettres de dénonciation à la maison ? Ce n'est pas pour ça qu'on va ennuyer quelqu'un», se révolte Gino.
Ils ont désormais fait appel de l'arrêt du tribunal bruxellois. Le jugement sera rendu en septembre.

« Dans un sac, au pont-barrage ! »

Les parents de Julie et de Melissa ont un interlocuteur au parquet, à qui ils peuvent poser des questions. «On doit faxer nos questions à l'avance. Mais sans éléments, comment voulezvous... ? On écrit nos maigres informations et nous recevons des réponses très, très floues. Beaucoup de pommade», s'assombrit Carine.
Et de maladresses, affirment-ils. Un coup de fil suffirait parfois pour éteindre une, angoisse de plus pour les deux couples et leurs proches.

Ainsi, un samedi, le téléphone sonne chez les Russo. Dans le living transformé en quartier général, Carine décroche et entend une voix féminine qui affirme que les filles sont au pont-barrage d'Ivoz-Ramet : «Melissa appelle son papa !», précise la voix. Comment ? Où ? La maman s'affole. «Elle sont dans la Meuse, dans un sac !» L'interlocutrice raccroche.
Gino : «On téléphone à la PJ. On part, Jean-Denis et moi, au pont-barrage. Rien. On attend. Le week-end se passe. Autant dire qu'on ne dort plus. Le lundi, on re-sonne à la PJ. On nous apprend que, en fin de compte, c'était une voyante.
On n'avait pas pris la peine de nous prévenir»...

(*) Négligences, lenteurs, retard dans l'inscription au registre de signalisation d'Interpol...


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